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CULTURE / Livres

Laisse béton

P our Anselme Jappe, le béton incarne la logique capitaliste. Il est le côté concret de l'abstraction marchande, et comme elle il annule toutes les différences. Produit de manière industrielle et en quantité astronomique, avec des conséquences écologiques et sanitaires désastreuses, il a étendu son emprise au monde entier en assassinant les architectures traditionnelles et en homogénéisant par sa présence tous les lieux.

Béton, arme de construction massive du capitalisme, d'Anselm Jappe, est une mise en accusation du deuxième matériau le plus utilisé au monde après l'eau. L'auteur s'y prend parfois de manière surprenante, comme lorsqu'il oppose Opération béton, le film de 1955 de Jean-Luc Godard sur la construction du barrage de la Grande-Dixence, à Mon oncle (1958), le chef d’œuvre de Tati. Ce dernier critiquant l’architecture moderne tandis que Godard encenserait les grands travaux de génie civil.

Les méfaits du béton selon l'auteur? Il détruit les fonctions écologiques les plus essentielles: pollinisation, contrôle des marées, production de l’oxygène, purification de l’eau. Et le sable, la matière première utilisée dans la fabrication

du béton, est devenu, à force d’être surexploité, une ressource précieuse aux mains de diverses mafias dans de nombreux pays.

Obsolescence programmée

Pour Anselm Jappe qui enseigne la philosophie en Italie, l’élément déclencheur a été l’écroulement du viaduc Morandi à Gênes, en août 2018. Cela l’a amené à s’interroger sur la durée de vie limitée du béton armé, sur son obsolescence programmée, à porter l’accent sur les matériaux, à juger les constructions modernes du point de vue de l’architecture vernaculaire et à tenter de mettre en évidence un fort rapport entre le béton et la logique de la valeur marchande.

Pour ce qui est du pont, le problème n’était pas le béton lui-même, expose-t-il, mais sa version béton armé, à laquelle il n’accorde que 30 ans avant de dépérir. Et si l’effondrement du pont n’était qu’un signe avant-coureur? «Si des millions de logements et de ponts, de digues et de routes, d’aéroports et de gratte-ciel révélaient, à un rythme croissant, qu’ils sont bâtis avec du sable et des armatures métalliques sujettes à la corrosion – ce qu’ils sont effectivement  N’est-ce pas aussi le moment venu de remettre en question la construction des aéroports, autoroutes, digues et autres tours?»

Pour Anselm Jappe, le béton incarne la logique capitaliste. Il est le côté concret de l’abstraction marchande. Comme elle, il annule toutes les différences et est à peu près toujours le même. Produit de manière industrielle et en quantité astronomique, avec des conséquences écologiques et sanitaires désastreuses, il a étendu son emprise au monde entier en remplaçant les architectures traditionnelles, en homogénéisant par sa présence tous les lieux, et il a transformé définitivement les bâtiments en marchandise.

Les chiffres donnent le vertige

Le béton de ciment associé à de l'acier permet d'obtenir le béton armé; associé à des fibres, il permet d'obtenir du béton fibré. C'est, à l'heure actuelle, l'un des matériaux de construction le plus utilisé au monde (deux tiers des habitations neuves dans le monde). C'est aussi le deuxième matériau minéral le plus utilisé par l'homme après l'eau potable: 1 m3 par an et par habitant. Son utilisation énergivore est source de multiples dégradations de l'environnement: la production du clinker entrant dans la composition des liants est responsable d’approximativement 5 % des émissions de gaz à effet de serre (GES), principaux responsables du réchauffement climatique. De plus, la quête perpétuelle d’agrégats adaptés, dont le sable, a conduit à la surexploitation de 75 % des plages de la planète, détruisant nombre d'écosystèmes littoraux.

Les chiffres donnent le vertige. Entre 1950 et 2019, la production mondiale de ciment est passée de moins de 200 millions de tonne par an à 4,4 milliards de tonne.

L’histoire du béton

Ce livre très dense fait également un rapide survol historique de la question. Le Panthéon à Rome est construit en béton, oui, mais pas en béton armé. Le ciment est inventé en1755, le ciment à prise rapide en 1796, et en 1818, le ciment «artificiel» (clinker, 80% de calcaire, 20% d’argile), broyé pour obtenir de la poudre et servant ensuite de liant. Le temps pour produire une tonne de clinker est passé de 40 heures en 1870 à 3 minutes actuellement. C’est en 1828 que fut réalisée la première construction entièrement en béton depuis l’antiquité, et en 1853, l’entrepreneur François Coignet se fait bâtir une maison en béton armé. La commission d’architectes qui la visite dénonce déjà l’usage de matériaux de peu de valeurs et le remplacement des artisans qualifiés par des manœuvres! Coignet était fouriériste et voulait régénérer  les quartiers pauvres. En 1861, il annonça que son béton était destiné à «transformer la sécurité, le bien-être, la santé et la morale de l’humanité.» Le lien entre béton et logement pour tous est donc précoce et le premier logement social, avenue Daumesnil à Paris, date de 1867.

Mais la vraie révolution a lieu, en 1945, avec l’industrialisation en France de toute la filière et des constructions exclusivement construites en béton avec des logements préfabriqués en béton armé en usine, transportés sur place, empilés les uns sur les autres avec des grues-portiques en acier se déplaçant sur des rails, montés ensuite par des poseurs non qualifiés, en France comme en Union soviétique – d’où l’alignement des barres de logements.

Béton d’Anselm Jappe remet donc en cause l’un des éléments essentiels de notre mode de vie et sa condamnation est sans appel: il faut changer totalement ce mode de vie.


Anselm Jappe, Béton, arme de construction massive du capitalisme, Editions L’échappée, 200 pages.

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