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CULTURE / Bande-dessinée

La résurrection de Zil Zelub

L es Cahiers dessinés des Editions Noir sur Blanc publient un magnifique album avec quatre récits dessinés de Guido Buzzelli. Cela faisait une trentaine d’années que le dessinateur italien, mort en 1992, n’avait plus été réédité. Il avait été découvert au début des années 70, notamment dans le journal «Charlie mensuel». Son œuvre est toujours aussi indocile.

Découvrir les bandes dessinées de Guido Buzzelli, au début des années 70 dans le journal Charlie Mensuel, était tout à fait déconcertant. L’auteur ne semblait pas parler de politique – il ne dessinait pas de «CRS=SS», représentait les corps dénudés avec une sensualité rare mais sans se revendiquer de l’érotisme, n’utilisait pas de références hippies et n’était jamais béat, au contraire, tourmenté, tout en semblant ne pas se prendre au sérieux alors qu’il prêtait son physique au personnage principal de ses récits.

Ça changeait, ça interloquait, ça désarçonnait, c’était à la fois beau et intelligent, plus proche de la littérature et du dessin classique que de la BD. Il n’y avait là rien de distrayant, de consensuel, pas de manichéisme mais un effroi existentiel soutenu par un humour noir impeccable.

Et puis, au début des années 90, Guido Buzzelli a disparu. Physiquement, mourant le 25 janvier 1992 à Rome, à l’âge de 65 ans, mais aussi publiquement, personne n’ayant la bonne idée de le rééditer depuis cette époque, ou alors confidentiellement. Personne, jusqu’à ce que Frédéric Pajak fasse reparaître aux Cahiers dessinés quatre récits: Le labyrinthe, Zil Zelub, Annalisa et le diable, ainsi que L’interview, dans un beau volume intitulé Buzzelli, œuvres I. Un volume à la fin duquel un chapitre Documents présente de nombreux et magnifiques croquis préparatoires et dessins.

«Chez lui, pensées et images forment une vision»

«Buzzelli, s’il est d’abord un peintre figuratif, et non des moindres, bien qu’il soit resté inconnu, est surtout un dessinateur virtuose, écrit Frédéric Pajak dans la préface de l’album. Il n’hésite pas à affronter les obstacles visuels les plus coriaces. Ses croquis en témoignent: que ce soit la ville, le bord de mer, le ciel, les visages, le corps humain, l’anatomie du cheval, du fauve ou de l’oiseau, aucun sujet ne le rebute. Quand à se représenter lui-même, il le fait sans complexe ni vanité; rarement l’art de l’autoportrait a été mené avec autant d’ironie sur soi-même. Pour ce faire, il faut d’avantage qu’un bon coup de crayon, aussi exceptionnel soit-il; il faut de l’esprit. Et de l’esprit, Buzzeli en regorge. Son propos ne se limite pas à une juxtaposition de pensées et d’images. Chez lui, pensées et images forment une vision.»

Frédéric Pajak, toujours dans la préface, se souvient avoir aperçu Guido Buzzelli en 1971, à Gênes, à la Fiera internazionale dei fumetti et ne pas avoir oser l’aborder, trop ému. «Né à Rome en 1927, Guido Buzzelli est un enfant du fascisme; il en éprouve le triomphe et en observe la chute, avant d’assister à la reconstruction du pays, puis aux "années de plomb". Il n’oubliera jamais la dictature mussolinienne, les séances d’endoctrinement, ce climat d’arbitraire, de violence et de peur. Ils forment la toile de fond de ses récits.»

Des récits extravagants et parfois angoissants

Le labyrinthe, premier récit de l’album publié aux Cahiers dessinés, est une histoire post-apocalyptique. Le lecteur se retrouve dans un monde où l’on greffe des têtes d’animaux aux humains et des têtes d’humains aux animaux. Au-dessus de cet enfer existe un autre monde aux allures paradisiaque mais aseptisé. Le héros de l’histoire n’y est finalement pas admis: «Tu as raté ton épreuve, Marcel Sforvo. Les individus de ton acabit sont susceptibles de briser l’harmonie qui règne dans la sphère. (…) Tu sembles être le genre de type qui perd facilement le contrôle de lui-même.»

Dans Zil Zelub (anagramme de Buzzelli), le personnage principal est un violoniste à la personnalité morcelée au propre comme au figuré: ses membres se séparent de lui et vivent leur vie de manière indépendante. Docteur, psychiatre et impresarios vont s’en mêler, ce sera une belle pagaille.

Anna Lisa et le diable met en scène un personnage qui ressemble toujours physiquement à Guido Buzzelli, mais plus encore. C’est l’histoire d’un dessinateur, de ses problèmes d’inspiration, et certains personnages du Labyrinthe et de Zil Zelub viennent le hanter. Et avec L’interview, l’auteur se met en scène, visité par trois curieuses personnes dont il croit qu’elles viennent l’interviewer, en pleine nuit, dans son atelier: «J’ai tellement de choses à faire… Trop de choses… Et j’ai la nette impression de n’avoir encore rien commencé…»

Un doute subversif

Si Guido Buzzelli est à ce point original, c’est en grande partie parce qu’il doute. De tout, de lui, du monde qui l’entoure, de sa place dans celui-ci, de son art. Et le doute ainsi exploré est quelque chose d’inhabituel et de subversif. Nous sommes sensés avoir des convictions et les défendre. Avoir des croyances et les affirmer. Prendre position et ne plus bouger. Nous sommes priés de communier, via les réseaux sociaux, de réciter les litanies du moment.

Dans les années 70, les récits de Buzzelli étaient un encouragement à penser par soi-même, à se penser soi-même, hors des carcans idéologiques et économiques. Cinquante ans plus tard, ce souffle puissant n’a rien perdu en intensité.

«Comment a-t-on pu supporter tout ce temps dans l’ignorance de cet esprit visionnaire, si lucide, et si drôlement désespéré?», conclut Frédéric Pajak dans sa préface.

Zil Zelub est ressuscité, alléluia!


Buzzelli, Œuvres I, Les Cahiers dessinés, 223 pages



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