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CULTURE / Littérature

L’Exégèse de Philip K. Dick

C omposée de milliers de pages de notes manuscrites, de lettres et de travaux préparatoires pour de nouveaux romans, L'Exégèse constitue une part fondamentale et mystérieuse de l'œuvre de l’écrivain américain, mort en 1982, à l’âge de 53 ans.

En mars et en avril 1974, Philip K. Dick vit des expériences étranges et il va consacrer les huit dernières années de sa vie à essayer de les démêler.

Le mot exégèse veut dire commentaire et on l’utilise surtout à propos de la version catholique de la bible. Une exégèse va à la fois approfondir le contexte historique de l’écriture du texte, ou du fragment de texte dont on parle, et la part de supposées révélations qu’il contient.

Mais ici, s’aidant d’une prose fébrile et tenace, comme dans ses fictions, Philip K. Dick passe de la confession personnelle à l’érudition ésotérique, tout en multipliant les récits de rêves, questionnant inlassablement la nature de la réalité, la versatilité de l’espace, la relativité du temps et l’infinité des rapports possibles de l’homme au divin.

Une gloire posthume

Aujourd’hui, Philip K. Dick est un million de fois plus connu que de son vivant. Au moins trois séries et dix-sept films ont été tirés de ses œuvres, dont le culte Blade Runner de Ridley Scott, en 1982 – encore vivant, Dick l’a vu et s’en est déclaré enchanté, et le Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve, sorti en 2017 et dont les connaisseurs soulignent la fidélité qu’il manifeste par rapport à l’œuvre de K. Dick, en passant par Total Recall de Paul Verhoeven, avec Arnold Schwarzenegger, en 1990 et Minority Report de Steven Spielberg, avec Tom Cruise, en 2002. Vu la notoriété universelle de ces acteurs et de ces metteurs en scène, le nom de l’écrivain a fini par atteindre des cercles de plus en plus larges! Et à tout cela, il faut encore ajouter le film le plus populaire de tous, Matrix des frères Wachowski, qui s’inspire largement de l’univers «dickien».

Grandeur et décadence de l’amphétamine

Philip K. Dick est la quintessence même de la contre-culture californienne des années 60. Né en 1928, il est mort en 1982, à peine âgé de 53 ans.

On raconte bien des bobards sur lui. A propos de came en particulier, mais ne vous laissez pas embarquer là-dedans, c’est du pipeau. Son truc, ce n’était pas l’opium, le LSD ou le haschich, mais les médocs, plus particulièrement des dérivés d’amphétamines.

Il a commencé à en prendre très tôt, à 14 ans, à cause de son asthme.

Et cette Exégèse?

Huit à neuf mille pages manuscrites. Ce fleuve de papier est un peu comme la World music, fait du meilleur et du pire, mais en version délires mystiques.

En gros, pour aborder les questions métaphysiques, Philip K. Dick a deux approches. L’une dans laquelle il multiplie les hypothèses en les faisant découler les unes des autres ou encore, le plus souvent, dans une dialectique très serrée de contradictions successives, et c’est absolument passionnant. L’autre dans laquelle il tente de vastes synthèses, mélangeant tout et rien, et là, c’est plat et sans intérêt.

En 1974, dans la réalité, dans sa vraie vie, Philip K. Dick a une rage de dent. Le dentiste lui fait une piqure de penthotal. La douleur persiste. Il s’agit d’une dent de sagesse, l’écrivain a 46 ans. Comme il déteste sortir de chez lui, il téléphone à une pharmacie pour qu’on lui livre des analgésiques. Il se sert un whisky bien tassé et il attend. C’est long quand on souffre. On sonne à la porte. Il ouvre et découvre une fille qui est tout à fait son type: elle lui arrive au menton, elle a des cheveux noirs et des yeux noisette parsemés d’étincelles d’or. La fille lui donne ses médicaments. Etonnamment, tout en signant son chèque, ce n’est pas elle qu’il regarde mais son pendentif. Il lui tend le chèque et, très concentré, lui dit, le montrant du doigt:

- Qu’est-ce que c’est?

Elle répond:

- Un poisson…

Soudain, Philip comprend. L’infini et sa double hélice lui font signe. Le poisson est la marque secrète de reconnaissance des premiers chrétiens. L’Empire n’a jamais pris fin. Plusieurs strates de temps sont superposées. La mignonette et lui ne sont plus en 1974, mais en 64 après Jésus-Christ, et il fait partie d’un mouvement clandestin de chrétiens révolutionnaires! Nixon et Néron sont une seule et même personne!

Voilà, là, vous avez l’essentiel: Philip K. Dick vient de vivre un moment extraordinaire, il est sorti de l’espace-temps habituel. Il s’agit d’une expérience mystique qu’il va mettre les huit ans qu’il lui reste à vivre à démêler. Il va s’enfermer, lire beaucoup et écrire énormément, cogiter jours et nuits et renoncer à toute existence sociale.

Pour commencer, il va laisser tomber la machine à écrire et se remettre à l’écriture manuelle. Une ascèse. Il va couvrir 8000 pages de pattes de mouche! 1000 pages par an!

Dans ces pages donc, il y a de tout. Le couple d’anthologistes et la dizaine de commentateurs universitaires qui ont été sollicités pour sélectionner, classer, trier et annoter les 1500 pages publiées à ce jour en deux forts volumes ont eu bien du travail.

Génial!

L’Exégèse cite un très grand nombre d’écrits à visées mystiques, textes de tous les continents et de toutes les époques. Mais ce qui est extraordinaire, c’est qu’à ces textes ésotériques Philip K. Dick ajoute ses propres romans, certains de ceux qu’il a déjà publiés et d’autres qu’il est en train d’écrire, car il s’est auto persuadé qu’il était lui aussi un envoyé de Dieu et qu’il avait des révélations à faire! Là, je sais, vous croyez qu’il est devenu cinglé. Mais non. Un peu de schizophrénie, oui, de la paranoïa très certainement. Certes, sa graphomanie pouvait être le symptôme d’une épilepsie, d’une schizophrénie, d’une paraphrénie, d’un délire paranoïde donc, mais Philip K. Dick reste fonctionnel jusqu’à la fin, et comme la plupart du temps il est enfermé chez lui, il n’y a nulle matière à scandale sur la voie publique. C’est une histoire intime entre Dieu et lui. Il le tutoie d’ailleurs relativement souvent. Et au détour de l’une de mes pages favorites de cette Exégèse, il a cette phrase magnifique:

J’ai rencontré Dieu! Euh… Non… C’était plus que ça!

La mystique est un leurre, me semble-t-il. La vérité est que le questionnement profond qui hante toutes ces pages, l’angoisse et la grande peur de Dick, c’est de ne pas être vraiment un homme, en ce sens où, pour lui, un homme serait défini par l’empathie, par la reconnaissance de l’autre. Il a beau faire, il reste face à cette angoisse: est-il capable d’empathie? Voit-il, sent-il, écoute-t-il les autres? Il n’a pas le courage de regarder la vérité en face et de répondre «non»!

Il était extrêmement intelligent, capable d’une très grande lucidité mais capable aussi d’user de beaucoup d’artifices. Il sait qu’il pense, et ressent, que cette empathie est une valeur humaine à placer au-dessus de toutes les autres. Il cite Paul, l’auteur des Épitres aux Corinthiens, à tire-larigot. Si je n’ai pas caritas, je ne suis rien, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien, etc.

Il a eu une mère froide et un père absent. Il a fait ce qu’il a pu, il s’est débrouillé comme il a pu, foiré cinq mariages, abandonné trois enfants, ne s’est jamais occupé d’eux.

Voilà. On peut dire que c’est quelqu’un qui était extrêmement préoccupé par lui-même et que la paranoïa que l’on souvent associée à son nom est l’expression extrême du narcissisme. Il était au centre de tout. Tout partait de lui et tout y revenait. Eh oui! C’est ça être génial…

Vous me suivez? Il était essentiellement un être cérébral mais il avait conscience qu’il lui manquait une dimension. Ça le travaillait. Des trois vertus théologales, espérance, foi et charité, seule la charité le préoccupait et c’est elle qui l’a dévoré de l’intérieur…


L’Exégèse de Philip K. Dick, traduction française en deux volumes par Hélène Collon pour la collection Nouveaux Millénaires des éditions J’ai lu, 2016 & 2017

Le tome I commenté sur Alligre FM par Yves Tenret

Le tome II commenté sur Alligre FM par la traductrice Hélène Collon

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