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Culture / Dominique Goblet, un livre envoûtant et une exposition à Bâle


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«Le Jardin des Candidats» de Dominique Goblet et Kai Pfeiffer est un livre grand format où se croisent bande dessinée et art contemporain, céramiques, sculptures, ready-mades, aquarelles et strips narratifs, dans une totale liberté de ton. Ouvrage d’une grande invention offrant des dessins de jardins, de trous dans ces jardins, d’hommes nus ou habillés, de visages d’hommes en pleurs, de vases, photographiés ou dessinés, dus aux deux artistes ou chinés sur des marchés. Tout cela, dans d’infinies nuances d’une couleur dominante, le vert, couleur du règne végétal et couleur de l’espoir.



L'exposition

Le Cartoonmuseum de Bâle, logé dans un bâtiment signé par les architectes Herzog & de Meuron, propose, jusqu’au 26 mai prochain, une exposition rétrospective de Dominique Goblet, née à Bruxelles en 1967 et devenue une artiste internationalement reconnue après la publication d’un récit autobiographique Pretending is Lying (2007) racontant sa relation avec ses deux parents,  alcooliques notoires, récit qui lui vaudra à Angoulême le prix Töpffer.

L'exposition, elle, s'ouvre sur Ostende, son dernier roman graphique paru en 2021 chez FRMK, qui interroge son rapport de quinquagénaire au corps et au temps. Les salles suivantes retracent l'ensemble de son parcours artistique, des carnets y côtoyant des planches dessinées et de grands formats peints, mêlant fantasmes et plongées dans l'intime. Dans les dernières salles, partant d’annonces de sites de rencontre, Dominique Goblet et Kai Pfeiffer, les deux auteurs du Jardin des candidats, imbriquent leurs dessins, décloisonnent les disciplines et incluent dans leur scénographie installations et fresques murales.

Par ailleurs, dans une vidéo qui figure sur le site du musée, on peut entrapercevoir Dominique Goblet pleine de vie et d’énergie pétillante bloquant un tram à Bâle pour laisser passer la fanfare invitée en l’honneur de son show.

Le livre

Le Jardin des Candidats est totalement convaincant et on ne peut qu’en vanter l’indéniable réussite plastique. Toutes les expérimentations formelles y sont au service d'une écriture et tout y est rendu comme étant nécessaire et parfait.

En ouverture, un paon déclare dans une bulle: «cherche relation suivie pour moments câlins dans le jardin». Aléa jacta es, les dés sont jetés, toutes les citations sont issues de véritables textes de profils sur des sites de rencontre, apprend-t-on ensuite. Il y a ainsi de la végétation et une voix, celle de la Mère, figure mythique de l’adoration. Elle est «La Grande Absence». Elle possède un amas de livres détrempés et une piscine inachevée. Elle est l’Unique Divin Problème et quand il fait soleil ou quand il pleut, c’est parce qu’elle en a besoin. Les candidats repérés sur internet sont rassemblés dans le parc parmi des buissons, des vases, des paons, des trous et un barbecue. Ils y errent, ils y besognent, jardinent ou se délassent. Ils y attendent. 

Le récit est non linéaire, avançant dans une gratuité et un arbitraire paradoxalement archi gratifiant. Nous ne sommes pas dans une bande dessinée, dans une histoire avec un début et une fin, mais dans un espace où nous nous évadons et gambadons d’image en image, sautillant de page en page, passant vite là, nous attardant ici, flânant ailleurs et retournant en arrière là.

La dialectique entre textes et images et le jeu entre les échelles des dessins sont subtils, tendus, perpétuellement inventifs et renouvelés. Il en nait une musique visuelle avec ses thèmes obsédants. Oui, dans ce monde d’attente, ce monde édénique où rien ne se vit, tout est étonnamment vivant.

Les hommes

Les hommes s’y décrivent de façon récurrente comme étant en manque, et de façon plus occasionnelle, comme étant sensibles, doux, caressants, aimables, gentils, respectueux, espérant être à la hauteur de vos attentes, chauds et infatigables, pratiquant tout ou presque, très fiables, aimant le faire dans la nature, maitrisant leur force masculine, jeunes et dynamiques, donnant le vrai plaisir, sympas tranquilles mignons et grands, du signe du poisson, et donc un tantinet mystérieux et romantiques, entièrement disposés à satisfaire vos envies de filles et de femmes libérées, dominants, très discrets, de nature calme et aimant prendre leur temps, au physique athlétique, pouvant donner beaucoup et devenir ultra sévères si nécessaire, passionnés, ouverts à toutes extravagances, aimant aller au bowling, appelant un chat, un chat, mini doux et ayant un trop plein d’amour à offrir.

Et quand il n'y en a plus, il y en a encore

Ces mots et ces idées assemblés n’étant pas sans rappeler L'Eternité par les astres d’Auguste Blanqui, et au milieu de tous ces prétendants, message subliminal, on perçoit bien que nos deux artistes ont décrypté l’essence même du désir du fervent sportif, de l’amateur de cartes, de l’attachant, du très séduisant, du non photogénique, du très intimidant mais fiable, de l’endurant et   coquin célibataire prêt à mettre son corps à votre entière disposition.

Leur quête

Nous avons donc affaire à des hommes cherchant un plan rapide, sans prise de tête, avec une femme sexy, mignonne et sans pression, des rencontres discrètes avec une femme cougar, un flirt discret avec une âme sœur belle et propre, et le tour de force de ce livre est d’arriver avec ces désirs-là à ne jamais tomber dans le sordide, de rester amical avec ces mâles qui aimeraient que les femmes qu’ils désirent rencontrer soient plus âgées, matures, avec des formes généreuses, charmantes, des mères de famille, un peu jalouses et possessives, en bas ou en collants, discrètes, disponibles, actives au lit, vraiment gentilles, très coquines, très humbles, cool et respectueuses, en détresse, sensibles et timides, douces, propres et belles, romantiques, sensuelles, intelligentes, diplomates, câlines.

Les métiers des candidats

Nous dérivons donc avec ces demandeurs de rencontres qui dans leur vie ont un très large éventail d’occupations allant des métiers de col bleu, des métiers manuels, comme teinturier, nettoyeur à sec, ouvrier polyvalent, installateur de chaudière, chocolatier-confiseur, serrurier, bagagiste, machiniste, grutier, monteur d’appareils électro-ménager, éclairagiste, cueilleur, affuteur, et bien sûr l’hyper pertinent et bienvenu, masseur. Des métiers demandant un grand engagement physique comme maître-nageur, guide chasse et pêche, sauveteur, interprète en langue des signes, souffleur, voix off, choriste, professeur de yoga. Et du côté col blanc, nous avons un game designer, un ministre du culte, un greffier, un fiscaliste, un échevin, un architecte de jardin, un humoriste, un acarologue, un acousticien, un fiscaliste, un diamantaire, un médecin légiste, un dénicheur de talent et un très utile dermatologue, l’un possédant une webcam et un autre avouant que cela suffit à son bonheur.

Les objets, les animaux, les décors, la Mère

On l’appelle «La Mère» et elle est «La Grande Absence». Sa maison est envahie par des amas de livres détrempés et son jardin contient une piscine inachevée. Mais tout en étant l’Unique Divin Problème, elle n’a pas de problème. Quand il fait soleil ou quand il pleut, c’est parce qu’Elle en a besoin.

Des hommes en manque comme s’il en pleuvait, se soumettent avec docilité à tous ses caprices, elle leur demande de creuser, ils creusent. Des hommes avec des cheveux frisés, des cheveux raides, chauves, des casquettes, des lunettes, des cravates, des hommes nus, des hommes en pierre, en terre, assis, couchés, debout, enlacés entre eux, sur un banc, en tablier devant un barbecue, des paons, une centaine de candidats corvéables à merci. Nous avons aussi un code couleur, blanc, noir, vert, dans une multitude de dégradés, vingt  maisons, vingt trous, quarante vases, vingt bols, dix assiettes, des sexes en érection, des sexes au repos, des larmes, beaucoup de visages d’hommes en larmes, un jardin enchanté et bouleversant de quotidienneté sublimée, une gifle, des enlacements de substitution entre hommes, une femme seule entre deux âges, un site de rencontre, un semblant d’ordre monastique avec ses règles propres, un monde fantasmatique avec sa trivialité d’une infinité de possibles et elle en maîtresse de ce grand jeu érotique, donc deux récits parallèles, le sien, le leur, ni libertinage, ni misère sexuelle, juste la langue du désir, avec ses lourdeurs, ses légèretés, ses lapsus, ses aveux, ses refoulements, ses grossièretés, ses finesses.


«Le Jardin des Candidats», Dominique Goblet et Kai Pfeiffer, Editions FRMK, 256 pages.

Le livre accompagne la rétrospective Dominique Goblet au Cartoonmuseum à Bâle qui a lieu du 2 mars au 26 mai.

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