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CHRONIQUE / Migraine

Policiers d’extrême-droite, femmes de 50 ans et poésie vaudoise

I l y a plus de partisans de Marine Le Pen dans les rangs des forces de l’ordre françaises que dans ceux des Gilets jaunes, plus de femmes de 50 ans dans ma vie que dans celle de Yann Moix et la poésie de Gustave Roud est aussi précieuse et fragile qu’une goutte de sueur sur le torse d’un moissonneur.

Les petits-bourgeois n’aiment pas qu’on saccage leurs boutiques, qu’on brûle leurs voitures, que la plèbe s’exprime sans le filtre adoucissant des corps intermédiaires. Je les comprends: à une époque où posséder et consommer sont les deux mamelles de l’abrutissement, il est rageant de voir la période des soldes gâchée par les Gilets jaunes. La tentation est donc grande de les discréditer, notamment en prétendant qu’ils sont d’extrême-droite et s’agitent au bénéfice de Marine Le Pen. Heureusement, il y a les forces de l’ordre pour renvoyer ces gueux à leur misère, bien estropiés afin qu’on ne les y reprenne plus. La police française comme rempart contre l’extrême-droite? En 2017, avant l’élection présidentielle, une étude du CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Science Po), relatée par le Nouvel Obs, montrait que la moitié (47%) des policiers et des militaires français étaient «prêts à voter Marine Le Pen». S’il faut chercher des partisans de l’extrême-droite lors des manifestations des Gilets jaunes, c’est dans les rangs des forces de l’ordre qu’on a le plus de chance d’en trouver.

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Je n’apprécie pas Yann Moix. Comme tous ceux qui passent leur temps sur les plateaux de télévision, il n’est que le spectacle de lui-même. Mais je ne comprends pas la polémique qui a suivi son interview dans Marie Claire. Il y a déclaré être incapable d’aimer une femme de 50 ans, qu’il les trouve trop vieilles, que pour lui elles sont invisibles, qu’il trouve le corps des femmes de 25 ans extraordinaire et pas celui des femmes de 50 ans. Et alors? Il n’a pas dit qu’il ne fallait pas aimer ou désirer les femmes de 50 ans mais que lui, il n’y arrivait pas. Ça pourrait presque passer pour de l’honnêteté si ce n’était pas une interview dans Marie Claire. J’ai pas mal de copains qui pensent (et font) la même chose mais n’oseraient jamais le dire aussi abruptement. Notre époque est tellement moralisatrice qu’on aimerait que les gens soient à la fois sincères et bien-pensants, ce qui est un oxymore.

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La lecture de Ramuz et la fréquentation d’écrivains lausannois m’ont convaincu que la littérature et la poésie vaudoises sont souvent vaniteuses et indigestes. Il y a bien sûr des exceptions: j’ai des amis (peu) qui persistent à écrire, et c’est tant mieux. Et il y a UNE GRANDE exception. Mon frère habite la maison de Gustave Roud, à Carrouge (VD) et il m’y invite parfois. Nous buvons ainsi du vin blanc, installés dans les meubles du poète mort en 1976, entourés des photos qu’il prenait de paysans torse nu. Comme, lors de ma dernière visite, je m’intéressais avec plus d’intensité que d’habitude à l’œuvre de Gustave Roud, mon frère m’a offert: Là-bas, août est une saison d’automne, de Bruno Pellegrino, paru aux Editions Zoé. Un livre merveilleux, qui raconte la vie commune de Gustave Roud et de sa sœur Madeleine, tous deux célibataires. Roud désirait sexuellement les hommes, parcourait la campagne à la recherche d’émotions érotiques, de corps virils et musclés en train de faucher, de couper du bois, de monter à cheval. Madeleine semblait ne vivre que pour son frère, pour le nourrir et le protéger. Dans le livre, ils apparaissent tout à la fois fragiles d’être si particuliers et totalement intégrés aux paysages, aux plantes, aux animaux. Peut-être aurait-il fallu qu’ils couchent ensemble? Ce qui est certain, c’est que Roud est l’antithèse de Ramuz. Il n’est ni lourd ni prétentieux; il est doux, c’est une fleur, une dentelle de givre, une goutte de sueur sur le torse d’un moissonneur. Le lire m’apaise. 

Comme la migraine.


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