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La chronique de JLK

Dino Buzzati nous éclaire par son inquiète étrangeté

U n recueil de «Nouvelles inquiètes» s’ajoute aux multiples publications qui ont marqué le centenaire de la naissance du grand conteur italien (1906-1972), rassemblant les brèves et fascinantes histoires qu'il publiait dans le «Corriere della sera». Tout le contraire de «fake news» loufoques ou gratuites: autant de vérités profondes dégagées des faits divers ou des multiples aspects de la vie ordinaire...

C’est l’histoire d’un type qui vient de commettre, avec un compère, un rapt d’enfant qui va lui rapporter un pactole, et qui se met soudain à paniquer devant le mioche. Celui-ci, quatre ans, s’est laissé cueillir comme une fleur à l’insu de sa nurse, et ensuite s’est montré aussi gentil que ses ravisseurs, lesquels ont laissé un message à côté du toboggan, sur la place de jeux, précisant le montant de la rançon: 50 millions de francs, et gare si le père alerte la police! 

Comme ledit paternel est richissime et décidé à ne prendre aucun risque, et que les malandrins ont su gagner la confiance du petiot en le gavant de friandises devant la télé allumée, tout devrait bien se passer, mais voici qu’une sainte terreur envahit peu à peu l’un des malfrats. 

Peur à l’idée que la France en alerte soit à l’instant sur les dents? Pas du tout. «Si devant moi avait surgi un policier, deux policiers, cent, les agents de la police entière, en ordre de bataille, pistolet au poing prêts à tirer; s’il y avait eu le chef de la police, le ministre de l’Intérieur, le procureur général, je ne me serais pas senti aussi mal», avoue le kidnappeur en considérant le petit Eric endormi: «Un petit corps tendre et fragile, semblable à ce que j’avais d’ailleurs été, moi aussi, autrefois». 

Et la peur de l'étreindre de plus en plus: «C’était un enfant, une créature stupide et innocente, et il ne savait rien de nous, il n’avait rien compris, et il n’avait pas peur. Pourtant je ne pouvais pas le supporter. Il était petit, mais minute après minute il grandissait démesurément, il n’y avait plus un coin de la maison qui ne fût pas empli de sa présence. Oui, de toutes mes forces je le haïssais»… 

Au moment où Dino Buzzati rédigeait cette nouvelle inspirée par l’enlèvement du petit Eric Peugeot, en avril 1960, il savait déjà que le gosse avait été relâché par les deux truands qui l’avaient séquestré deux jours durant, désormais impatients, la rançon en poche, de mener grande vie ni vus ni connus – ils ne seraient arrêtés et jugés qu’une année plus tard... 

Or, on aura compris que ce n’est pas le fait divers et son issue qui l’intéressait, mais, bien moins paradoxale qu’on ne pourrait l’imaginer: la terrifiante pétoche du «dur à cuire» qui se croyait «blindé» et qui avait beau se dire que le rapt, techniquement, avait été «un triomphe sur toute la ligne», sans parvenir pour autant à surmonter sa terreur: «Je ne suis pas expert en enfants», se disait-il ainsi, «je n’en ai jamais fréquenté, je ne pouvais pas supposer qu’ils représentaient un tel danger». Et de conclure tout misérable: «Depuis que cette maudite affaire a eu lieu, dans la rue tous les enfants me regardent. Avec une espèce de curiosité préoccupée – comment dire, comme si j’étais l’un d’entre eux et que je les avais trahis de manière ignoble. Quelles bêtises! Un type dégourdi comme moi s’arrêter à de telles pensées! Quoi qu’il en soit le phénomène persiste; même hier, même ce matin. Dans la rue, tous les enfants, je dis bien tous. Pourquoi me regardent-ils?» 

Un regard décalé, souvent révélateur 

Tout empreint de cette tendre malice humoristique marquant le regard de Dino Buzzati sur notre drôle d’espèce, Le kidnappeur est l’une des cinquante Nouvelles inquiètes réunies dans ce recueil, initialement publiées dans le journal auquel collaborait le journaliste-écrivain, à savoir le Corriere della sera, fameux quotidien milanais dans lequel Buzzati était entré en 1928, et le Corriere d’informazione constituant l’édition de l’après-midi du précédent. 

Plus précisément, ces textes brefs à caractère littéraire, quoique souvent sans apprêts, paraissaient sous la forme de l’elzeviro, terme italien désignant des écrits (essais, critiques, réflexions, récits) publiés sur la première page culturelle du quotidien, sous la signature d’écrivains reconnus. Provenant d’une anthologie en deux volumes parue en 2003 sous le titre de Cronache fantastiche, le présent recueil, traduit et présenté par Delphine Gachet – dont il faut saluer le travail accompli pour la défense et l’illustration de Buzzati, notamment avec trois volumes de la collection Bouquins – tire précisément son intérêt, et son charme ou son mordant «sur le vif», de la contrainte de l’elzeviro, forçant l’auteur à la concision et à la limpidité. 

Cependant, l’auteur du Désert des Tartares n’en est pas moins là avec son art proche de la fable ou du conte fantastique, et ceci dès Le dernier combat, où l’on voit certaine ombre noire «venue du fond des âges» se pointer au chevet d’un très vieux général à peu près moribond («comme une misérable petite araignée, une fiole fragile, une dentelle d’os minuscules») mais pas du tout décidé à rendre les armes… 

Plus saisissante encore: la deuxième nouvelle du recueil développe le thème du Mal à l’envers, si l’on ose dire, puisqu’elle évoque la décision du Démon de faire la Grève du mal, titre de la nouvelle, pour s’opposer aux actions menés par le gouvernement contre les crimes, l’immoralité, les vices divers et les maladies. 

Et que se passerait-il donc, nous demande incidemment Buzzati, si les hôpitaux, les médecins et les pharmaciens, les policiers et les juges se trouvaient soudain, demain, privés de leur clientèle? On imagine l’ennui que signifierait une vie sans vices ni crimes, frissons ni peurs! Une vie sans mort pour lui donner du sel? Quelle barbe! 

Un conteur plus «pascalien» que «kafkaïen»… 

Il y a du moraliste et du visionnaire chez Buzzati, dont l’imagination et l’art du conte plonge dans la tradition populaire des légendes et autres «menteries». Jeune reporter chargé de documenter la construction du métro de Milan, il en a tiré les affabulations futuristes de son Voyage aux enfers du XXe siècle, ou voici que telle observation, combien actuelle d’ailleurs, portée sur le rejet des «seniors», lui inspire sa mémorable Chasse aux vieux… 

On a comparé, parfois, l’univers de Buzzati à celui de Kafka, mais le rapprochement, justifié à certains égards, ne l’est pas vraiment en profondeur, tant le fonds de culture des deux auteurs diffère. En revanche il me semble que Michel Suffran, biographe et commentateur très éclairé de cette œuvre parfois snobée par la critique ou l'Université, mais aussi populaire que celle d'un Marcel Aymé, et toujours à redécouvrir, composite voire inégale mais tenue ensemble par une vision centrale à caractère métaphysique plus que philosophique ou religieux, a raison de parler du ton «pascalien» de Dino Buzzati, conscient de l’extrême précarité de nos vies «entre deux infinis», et sondant le Mystère de l'existence avec la perplexité de son chien regardant Dieu ou d’un enfant se demandant si le soleil avalé ce soir par le lac va revenir demain par la fenêtre...



Dino Buzzati. Nouvelles inquiètes. Traduit de l’italien par Delphine Gachet. Laffont, coll. Pavillons poche, 453p.

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