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La chronique de JLK

La connerie sempiternelle est insoluble par la Science...

«Quand on est con», chantait Brassens, «petit con de la dernière averse ou vieux con des neiges d’antan», on a beau se tortiller vu que «le temps ne fait rien à l’affaire». Et c’est ce qu’on se dit aussi en lisant l’anthologique «Psychologie de la connerie» réunissant son «panel» de scientifiques, ou les «Trumperies» – citations les plus corsées d’un Donald Trump passant souvent pour l‘universel connard des temps qui courent. Mais encore?

Dites-voir, vous, vous arrive-t-il souvent (ou parfois, ou rarement, ou jamais) de traiter untel ou unetelle, avec ou sans guillemets, et à l’oral ou par écrit, de «con» ou de «connasse», ou de pointer plus généralement les «connards» de votre voisinage proche ou lointain; et qu’en est-il (ou fut-il, question nullement futile) de vos dignes mère et père, aïeux ou bisaïeux?

Cette première question d’ordre familial, ou «proche», se pose ici comme préambule à une étude relevant de l’usage de la langue, s’agissant de termes jadis ou naguère plus ou moins «châtiés» mais désormais banalisés après l’effondrement de «barrières» et de «niveaux de langage» qu’il serait à vrai dire plutôt «c…» – je le note comme je le pense en rétablissant les guillemets par malice – de considérer comme des acquis du progrès et de la civilité nouvelle.

Lorsque Georges Brassens y va de sa ballade brocardant les cons de tout âge et de tout acabit, il le fait naturellement, en aristocrate du sentiment et de le parlure, dans son répertoire de poète aux racines populaires remontant par Molière jusqu’à l’abbé Rabelais et au fripon Villon, mais le mot sonne autrement que lorsque Louis Aragon célèbre «le con d’Irène» ou quand un Nicolas Sarkozy taxe de «pauv’con» l’un de ses concitoyens.

«Scientifiques» à la rescousse…

La nuance est d’immédiate importance vu que, même aujourd’hui, le vénérable sociologue Edgar Morin, peu bégueule au demeurant, mais qui toussote, dans sa contribution à l’ouvrage collectif intitulé Psychologie de la connerie, au moment de prononcer le mot de trois lettres, avouant qu’il hésite à user d’un terme selon lui «machiste» dans la mesure où il associe la connerie à ce qu’un tableau fameux de Courbet appelle L'Origine du monde.

Mais quel quidam pense réellement à l’organe sexuel féminin quand il traite tel imbécile de «con» plutôt que de «tête de nœud»? Et comment nier, cependant, que la charge du mot, avec ou sans connotation sexiste, reste plus lourde et sourdement cinglante que celle d’«imbécile» ou de «crétin», et que traiter une femme de «conne» passe moins bien la rampe que les qualificatifs de «sotte» ou de «bécasse». Quant à la connerie, elle est moins encore «genrée», sortant de toutes les bouches comme les vents coulis des trous de balle de toute espèce...

«Juger de la connerie des autres supposerait qu’on est soi-même dénué de toute connerie», affirme encore le vénérable Morin sans craindre d’enfoncer une porte ouverte; avant qu’une tripotée de moralistes à la petite semaine, dont nous sommes évidemment tous, concluent avec lui que l’usage du mot en question «doit inciter à l’auto-examen préalable», poil au râble…

Quant à Boris Cyrulnik, autre «vache sacrée» des sciences sociales, et lui aussi sollicité par Jean-François Marmion – maître d’œuvre, fort avisé d’ailleurs, de cette Psychologie de la connerie – il est plus direct que Morin en pointant le «délire logique» que représente la connerie, même parmi les gens considérés comme les plus intelligents, à commencer par l’éminent docteur Lacan, joyeusement dégommé en l’occurrence sous le pseudo d’Allah Khan, inventeur de la «psylacanise», et qui soigne une patiente juive traumatisée à vie par les nazis en lui caressant la joue tout en prononçant les mots magiques de «geste à peau» supposée exorciser le mal…

Une professeure honoraire de philosophie et de psychologie, du nom de Brigite Axelrad, s’ingénie pour sa part à comprendre «pourquoi des gens très intelligents croient parfois à des inepties», rappelant (une porte béante enfoncée de plus!) que d’innombrables contemporains sacrifient encore à ce qu’elle appelle doctement l’«obscuratisme», en affirmant par exemple qu’«un quart des Européens croient que la terre est au centre et que tout tourne autour», comme l’a prétendu le biophysicien Henri Broch – ce qui demande la moindre preuve et ne «prouve» d’ailleurs à peu près rien du moment que l’ignorance et la connerie ne sont pas forcément appariées, pas plus que la foi n’est un signe de démence…

S’il est conforme à l’esprit du temps d’attendre, de la part des «scientifiques» que sont les «philosophes» actuels et autres «psys», des éclaircissements sur un phénomène aussi mouvant et impalpable que la connerie, sa typologie et ses multiples modulations – parfois bien sympathiques au demeurant, soit dit en passant – l’on ne se sent guère avancé à la lecture des articles les plus «spécialisés» réunis en l’occurrence, parfois même insupportables de pédantisme – notamment quand on explore les «biais cognitifs» – et souvent hors sujet.

La publicité de l’ouvrage a beau annoncer une «première mondiale», alors que les inventaires de la bêtise remontent à la plus haute Antiquité et n’ont cessé de prospérer, de Juvénal à Flaubert: son tort est de donner un peu trop de place à un savoir académique (con)venu, au détriment des exemples de connerie dont la vie contemporaine foisonne, notamment sur la Toile…

Internet ou l’extension du domaine de la connerie

«Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles», affirmait naguère un Umberto Eco, non sans la condescendance du lettré évoquant le café du commerce, alors que la connerie érudite ou «scientifique» a elle aussi bonne place sur Internet, et notamment quand les mots «dévissent», devenant slogans ou «cris de guerre du groupe», selon les termes de Patrick Moreau, prof de littérature à Montréal et rédacteur en chef de la revue Argument, qui cite deux exemples emblématiques des constants «dérapages» que la connerie provoque sur les réseaux sociaux: celui de la militante végane exaltée qui qualifie d’«assassin» le boucher victime d’un terroriste, ou celui du commentateur sportif traitant de «pédés» les joueurs d’une équipe allemande de foot opposée à une équipe française.

De la perte du sens commun…

Observant les dérives de langage liées à l’éclatement des idéologies et à la confusion par effet de meute, Patrick Moreau évoque avec pertinence la perte du sens commun et la tyrannie verbale découlant, comme chez Orwell, d’une pensée totalitaire, ou tout au moins totalisante par généralisations abusives. Et de rappeler le mépris manifesté par Humpty Dumpty, dans De l’autre côté du miroir, quand il affirme, à l’égal d’un Donald Trump: «Moi, quand j’utilise un mot, il signifie exactement ce que j’ai décidé qu’il doit signifier, ni plus ni moins»…

À propos de l’Ubu de la Maison-Blanche, que le prof de philo californien, Aaron James, auteur d’une «théorie des connards», qualifie de «connard suprême», et plus spécifiquement d’«uber-connard», non sans pointer la rouerie supérieure du personnage usant de la connerie par provocation cynique et démagogie assumée, un florilège bâclé, pour ne pas dire médiocre du point de vue éditorial, a paru en janvier 2017 sous le titre de Trumperies et rassemble des «perles» du cher Donald égrenées au cours des années précédant son élection – on en fait l’acquisition sur les aires d’autoroute pour 3 euros!

Un seul exemple remontant au mois de juin 2015 pour donner raison à Napoléon qui affirmait qu’ «en politique la stupidité n’est pas un handicap»: «Je construirai un grand mur – et, croyez-moi, je m’y connais en murs – et ça ne coûtera pas cher. Je construirai un grand, grand mur sur notre frontière sud et je le ferai payer au Mexique. Souvenez-vous de ce que je vous dis»… 

Avec ou sans Trumperies, la réflexion sur la perversion généralisée du langage commun par l’idéologie, le bluff publicitaire, les sottises nationalistes (dont parle fort bien Pierre de Senarclens), la méchanceté compulsive anonymement déchaînée sur les réseaux sociaux, ne cesse d’élargir son chantier, et notamment dans le cyber-espace où prolifère désormais le Total Bullshit



Psychologie de la connerie. Sous la direction de Jean-François Marmion, avec une trentaine de contributions dont celles d’Edgar Morin, Boris Cyrulnik, Antonio Damasio, Pierre de Senarclens, Tobie Nathan, Daniel Kahneman, etc). Editions Sciences humaines, 377p. 2018.


Alan J. Whitiker, Trumperies – le monde merveilleux de Donald Trump. Hors Collection, 159p. 2017.

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