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La 70e chronique de JLK!

L’enfant défunt et la dame aux chats ont encore des choses à nous dire...

L e roman n’est pas mort en dépit de l’invasion du feuilleton formaté. À preuve : deux nouveaux livres saisissants de J.M. Coetzee (« L’Abattoir de verre ») et George Saunders («Lincoln au Bardo»), qui relancent les thèmes éternels de l’amour et de la mort de façon tout à fait inédite, entre exorcisme du vieillissement et visions posthumes à la Jérôme Bosch…

Le roman est un sésame imaginaire qui nous fait entrer partout: à cœur ouvert ou dans les lieux interdits, dans les âmes damnées ou lumineuses, à travers les murs de l’oubli ou sur les océans lointains, à tous les temps de la conjugaison et en toutes les langues vivantes ou dites mortes, sur les tons les plus divers du plus foisonnant baroque ou de l’épure, des cris de la tragédie aux chuchotements d’alcôves, etc. 

D’aucuns, se piquant de Littérature à pontifiante majuscule, prétendent que le roman contemporain n’est plus rien, que la Langue est perdue, que le Style s’est dilué dans les basses eaux de vidure d’éviers de la jactance, et que d’ailleurs plus personne ne lit, ou alors que de la daube, bref qu’il n’y a plus qu’à tirer l’échelle et conclure qu’après nous le déluge ne fera même pas un récit post-biblique adapté en BD, ainsi de suite et je les emmerde. 

De fait, je vois autant le verre à moitié vide de la littérature qui fout le camp d’un peu partout, et même des universités, mais, de nature increvablement optimiste, j’avise la moitié qui continue de se remplir des verres pleins des larmes de l’Humanité qui n’en finit pas de chialer comme le saule pleureur, ou des bulles hilares de notre drôle d’espèce dont le propre est de rivaliser avec la mouette rieuse; et d’ailleurs notre premier petit-fils d’à peine une année à commencé d’ouvrir des livres avant de se jucher sur ses deux pattes de derrière, donc rien n’est perdu… 

Après l’amour, l’animal humain reste un peu triste… 

Pour autant, Elizabeth Costello n’est pas du genre à dorer la pilule, ni même à «positiver» dans le vide. Vous qui l’avez déjà rencontrée dans le roman éponyme de John Maxwell Coetzee (Elizabeth Costello, Seuil 2004), ou vous qui dans la vie avez croisé une dame vieillissante que ses enfants s’impatientent de caser «pour son bien» dans une institution pour seniors même pas séniles, apprécierez également le caractère affirmé de cette romancière – double partiel de l’Auteur sud-africain – dont les préoccupations ont tourné autour du Mal, ou plus généralement de ce qui cloche dans le monde, et plus précisément au XXe siècle fauteur de guerres mondiales et de génocides divers, y compris ceux des espèces animales. 

John Maxwell Coetzee a reçu le prix Nobel de littérature en 2003. © DR

Elizabeth Costello ne «fait» pas dans le politiquement correct lénifiant dûment brocardé par Coetzee dans son mémorable Disgrâce, mais elle n’est pas moins capable de compassion, même pour des poussins qu’on passe à la broyeuse, et même si son fils John, du genre raisonnable voire rationnel, trouve qu’elle «pousse» un peu le bouchon en parlant de l’âme des tas de chats qu’elle accueille chez elle dans le bled espagnol où elle s’est retirée. Dans L’Abattoir de verre, l’un des sept récits de cette espèce de roman en morceaux à trois personnages récurrents (la mère venue de Melbourne en France, sa fille Helen qui tient une galerie d’art à Nice, et son fils John qui a quitté l’Australie pour les States avec sa femme Norma pragmatique au possible et que sa belle-mère exaspère), Elizabeth Costello imagine la construction, au milieu des villes, d’abattoirs aux parois de verre qui permettraient au public de voir ce qui se passe précisément là-dedans. 

Mais qu’on se garde d’y voir un programme découlant de l’idéologie «animalitaire» ou «vegan», pas vraiment le style de la dame en question, qui croit par ailleurs de son devoir d’accueillir chez elle un vieil «innocent», collectionneur d’effigies du pape mais rejeté par ses concitoyens espagnols au motif qu’il s’est livré quelque temps à de l’exhibitionnisme en plein air. 

Le «message» de tout ça? Pas l’ombre d’une «leçon», mais de la vie en paquets-surprises, comme il en déferle dans les vrais romans… 

La vie après la vie, et plus si affinités… 

La «déconstruction» du roman contemporain, qui a tant fait saliver la moderne critique impatiente de faire la peau aux notions d’histoire racontée, de personnages, de contenu et même d’auteur, pour établir la textualité du texte ou l’intertextualité des texticules, se faisait forte de dépoussiérer la littérature quitte à vider le baby avec l’eau du boom, et nous voici bien avancés avec les nouveaux pédants blêmes tout semblables aux savantasses ridicules de Molière ou sorbonnicoles de Rabelais. 

Chose amusante, ou contristante selon l’humeur: les universitaires américains en ont souvent rajouté en la matière, aplaventris devant le moindre morceau des évangiles selon Barthes ou Derrida, ou ne jurant que par la dévotion bourdieusarde – mais tout ça fait aujourd’hui vieille rengaine alors que la Littérature avec une grande aile rebondit ailleurs. 


George Saunders © DR

Par exemple dans l’extravagant premier roman de George Saunders, déjà connu pour une flopée de nouvelles, sur lequel il a travaillé de longues années et que j’enrage (un peu) de ne pouvoir lire en langue originale tant j’y sens la langue vibrer de toutes ses papillonnantes papilles poétiques, sur un thème, rappelant celui du Purgatoire de Dante, en plus abracadabrantesques que l’Inferno du même Florentin, avec force visions à la Jérôme Bosch… 

Mais accrochez-vous, vous qui entrez en ces lieux, sans renoncer pour autant à toute espérance, vu qu’on ne pénètre pas dans Lincoln au Bardo comme dans un moulin classé monument en Californie touristique. 

L’imagination de la lectrice et du lecteur y est aussitôt mobilisée, et même il y a un contrat à signer: j’accepte, la main droite haut levée pour en jurer, cette façon de raconter une histoire sous la forme d’un collage de voix alternées évoquant peu à peu les innombrables affluents d’un même fleuve coulant vers Dieu sait sûrement pas où… 

Le lait shakespearien de la tendresse humaine… 

Et voici donc, en deux trois mots insuffisants, l’argument de Lincoln au Bardo. Mais d’abord rappeler, en tout aussi bref, ce qu’est le Bardo tibétain à la sauce bouddhiste: disons un entre-deux. Entre la vie vivante et la mort pour toujours. Entre les apparences peut-être trompeuses et une réalité plus-que-réelle. Pour plus de détails, Wikipedia renseigne... 

Quant à la story, c’est celle d’un petit garçon de douze ans très aimé d’un peu tout le monde, mais littéralement adoré par ses parents et surtout par son père Abraham, long escogriffe président des Etats-Unis d’Amérique qui donnait, avec sa First Lady, cette nuit-là à la Maison Blanche, une fête étourdissante genre Mille et une nuits durant laquelle l’enfant succomba à la fièvre typhoïde. 

Ou plus précisément, la story de Lincoln au Bardo raconte les tribulations de Willie dans le cimetière où a été déposé son «caisson de souffrances» – comme on appelle les cercueils dans le roman –, où l’accueillent divers personnages prenant alternativement la parole jusqu’au moment où le père du garçon pénètre en ces lieux, en pleine nuit, et vient sangloter sur le corps de son William retiré du cercueil… 

Quand l’émotion défie le chaos 

Les narrateurs-commentateurs successifs de cette traversée des apparences onirico-fantastico-burlesque sont, entre autres, un brave type assommé par une poutre au moment où il allait honorer sa toute jeune épouse, un gay suicidé de chagrin après l’échec de son premier amour, un révérend peu révérencieux et des ivrognes sans déférence, un lieutenant gonflé comme une longue baudruche par la vanité militaire et la victime d’un époux violent fantasmagoriquement revisitée par ses chères filles encloses en trois bulles sautillantes – et ce n’est que le début d’une sarabande de personnages soumis à l’épreuve d’un séjour plus ou moins long avant on ne sait trop quelle libération.

Dante avait imaginé, dans son Purgatoire, que les âmes devaient se purifier en revivant leur péché, comme celles de l’Enfer étaient condamnés à subir éternellement ce qu’elles avaient fait subir, selon la loi de ce que le poète appelait le Contrapasso

George Saunders ne se réfère pas plus à la théologie thomiste qu’à une vision bouddhiste appliquée, mais sa vision poétique n’en est pas moins prenante, comme le sont les représentations médiévales ou baroques avec une cohérence qu’on pourrait dire essentiellement émotionnelle et poétique, mais sans pathos ni trop d’effets spéciaux, où tel «livre des morts» revivifie pour ainsi dire le roman des vivants…


J.M. Coetzee. L’Abattoir de verre. Éditions du Seuil, 165p. Traduit de l’anglais par Georges Lory, 2018. 


George Saunders. Lincoln au Bardo, 388p. Traduit de l’anglais (USA) par Pierre Demarty.

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