keyboard_arrow_left Retour
LA CHRONIQUE DE JLK

En quête d’une Europe plus humaine

Trois aperçus d'une recherche de l'Europe perdue: un formidable roman oublié, Histoire de douze heures, écrit il y a un siècle par François Bonjean et réédité ces jours; le mythique Proust contre la déchéance, recueil des causeries du peintre polonais Joseph Czapski à ses compagnons de captivité dans un camp soviétique; et le nouveau recueil du poète romand Antonio Rodriguez, Après l’Union,  revenant sur les traces de deux guerres mondiales et d'un génocide. Avec une Europe plus humaine en point de mire…

Il y a quarante de ça, jeune journaliste collaborant à l'hebdomadaire Construire, j’interrogeai Denis de Rougemont à propos du terrorisme de ces années de plomb. Je me souviens que certains des lecteurs de mon entretien avec le grand Européen avaient été choqués par ses propos manifestant l'effort de comprendre l'action des desperados de la Rote Armee allemande et des Brigades rouges italiennes.

Pour ma part, ce que j'ai surtout retenu de cette rencontre, c'est la véhémence avec laquelle Denis de Rougemont me dit que l'Europe de ses vœux n'était pas celle des Etats-nations regroupés en fédération de nantis, mais l'Europe des cultures. De quoi faire ricaner les gens sérieux, non mais! Et quelques années plus tard, le même Rougemont, dans L'avenir est notre affaire, aggravait son cas en plaçant l'écologie au cœur de sa réflexion. Nouveau tollé des gens raisonnables!

Or c’est à Denis de Rougemont, qu'un Malraux considérait comme l'un des penseurs les plus clairvoyants de l'époque, que j'ai pensé en découvrant ces jours un roman réédité après des années d'oubli total, écrit en 1917 par un prisonnier français dans le camp de représailles de Grafenwöhr, en Bavière, confisqué par les Allemands et réécrit de mémoire en 1918.

Prodige de la mémoire humaine: réécrire, contre l'oubli, cette magnifique Histoire de douze heures que Romain Rolland, autre défenseur de l'utopie européenne, considérait comme l'un des plus importants ouvrages inspirés par la guerre sans qu'une page n'y soit consacrée à aucun fait d'armes.

En relevant le détail significatif que constitue le dernier mot du roman – le mot Beauté –, Romain Rolland conclut son avant-propos de 1921 en ces termes: «La guerre pour la Liberté, qui a ajouté aux vieilles servitudes tant d'asservissements nouveaux, a du moins, en ceci, tenu ce qu'elle avait promis: qu'elle a (bien malgré elle) fait durement acheter à quelques fortes âmes la libération totale. Elle a forgé des hommes au regard intrépide, sur qui ne pèse plus aucun des mensonges du passé.»

Intermède polonais

Avant de présenter les «hommes au regard intrépide» du roman de François Bonjean, le rappel d'un autre témoignage «contre l'oubli» me semble opportun, évoquant à merveille ce que Denis de Rougemont entendait par l'Europe des cultures. Cet autre livre s'intitule Proust contre la déchéance et rassemble les exposés que le peintre polonais Joseph Czapski fit de mémoire, des années après avoir lu A la Recherche du temps perdu, à ses compagnons de captivité du camp soviétique de Grazowietz dont la plupart furent massacrés à Katyn. Ainsi, pour ne pas céder au désespoir ou à l’avachissement, les prisonniers polonais des camps soviétiques de Starobielsk et de Grazowietz entretenaient-ils leur moral avec des conférences improvisées de toute sorte, sur des thèmes scientifiques ou artistiques, historiques ou littéraires.

Le souvenir de Joseph Czapski m'est revenu en lisant Histoire de douze heures, dont les personnages, dans le froid et la promiscuité souvent mesquine, parlent de ce qui les empêche de déchoir, et je me suis rappelé cette réponse que le peintre exilé à Paris me fit quand, un jour, dans son atelier de Maisons-Lafitte, je m’étonnai du fait que nulle aigreur ni désespoir ne plombaient un autre de ses livres intitulé Terre inhumaine – premier témoignage d’une enquête qu’il mena en Union soviétique après la disparition de milliers d’officiers et d’étudiants polonais, et premier document sur le goulag –, à savoir qu'il avait été moins malheureux dans les camps de concentration, où se révélait la fraternité des hommes partageant les pires conditions de vie, qu'à ses vingt ans où le poignait son premier chagrin d'amour…

Frères humains au cabanon

Grand débat sur la guerre et les sacrifices qu'elle impose au nom de causes apparemment très nobles, et non moins équivoques ou mensongères en réalité, Histoire de douze heures n'a rien d'abstrait ou de verbeux pour autant.

Dès la première page s'y impose, dans un cabanon mal chauffé par un poêle à bois où s'entassent une dizaine de prisonniers, la présence intense de quelques personnages fortement trempés par l'expérience du front, amis parfois mais souvent opposés voire adversaires réglant leurs litiges à coups de poings.

Le premier à paraître est le peintre Mirieux, venu d'une baraque voisine arrangée en atelier, qu'il partage avec le sculpteur Rulle. Soit dit en passant, la trace du modèle de celui-ci peut se retrouver sur Internet sous le nom de Frédéric Stoll, et les images d’archives du camp de Grafenwöhr complètent le témoignage du roman de façon saisissante.

Or Mirieux, artiste de ce début de siècle qu'on pourrait dire aussi proche de l'Eltsir de Proust que du Polonais Czapski débarquant à Paris dans le Montparnasse de Picasso et compagnie, a trouvé un frère de sensibilité en Sévrier, protagoniste génial du roman, mélange de sage réaliste faussement cynique et de poète  de l’amour courtois délicat à l'extrême – probablement le plus proche porte-parole de François Bonjean lui-même.

Autour de ces deux nobles figures d'une sorte de chevalerie douce gravitent plusieurs personnages représentatifs d'une France toujours actuelle: tel le militaire de carrière Daignières, surnommé le Tigre, ancien du Tonkin se réclamant de la loi de la jungle pour défendre l'honneur de la France contre l'«ignoble peuple», et se lançant dans une diatribe d’une folle verve contre les «traîtres» raisonneurs ou pacifistes, alors que l'Alsacien Kolb, ingénieur refusant ce discours de haine, en appelle à une réconciliation des nations  qui n'humilierait aucune partie; ou voici le géant Sidi à la fidélité scellée par la camaraderie du front, le dandy sportif de Bleumont qui plaide pour les solutions pragmatiques, ou le gigolo parisien surnommé la Choute qui a lui aussi mûri au feu des combats.

Au fil des conversations très ancrées dans la vie concrète des prisonniers – même en douze heures le microcosme foisonne de détails cocasses ou touchants –, toute une humanité contrastée se profile alors où positions humaines et postures de circonstance s'opposent sans identification politique  ou idéologique explicite, même si les souverainistes style Action française et les démocrates d'une alliance européenne à venir se distinguent bel et bien.  

Ainsi que le souligne Romain Rolland, cette Histoire de douze heures baigne dans une atmosphère évoquant une sorte de rêve éveillé, à la fois hyper-réel et très poétique. Loin de la jactance binaire, le roman préfigure les grandes fresques des Thibault de Martin du Gard ou des Hommes de bonne volonté de Jules Romains, dans un espace concentré d’une extrême vivacité. Et quelle beauté

Un génie conciliant

A un siècle de distance, nous pouvons mieux apprécier la justesse profonde des vues de Sévrier-Bonjean sur la guerre, l'impasse des idéologies nationalistes ou totalitaires, la vraie démocratie fondée sur la noblesse des personnes, mais aussi le sempiternel auto-dénigrement à la française, le snobisme futile en matière artistique ou littéraire, la vanité des grandes idées et le prix des plus humbles réalités de la vie – ce qu'on pourrait dire la poésie du «profond aujourd’hui» cher à Cendrars, et ce qu'on pourrait appeler L'amour et l'occident pour citer un autre livre fondateur  de Denis de Rougemont.

Dans l’espèce d'avertissement rageur dont il avait le secret en éternel révolté, le poète et romancier marocain Driss Chraïbi écrit à propos de François Bonjean: «On en arrive à oublier l'essentiel, à savoir que la littérature n'est rien d'autre qu'un moyen de communication et de compréhension entre les hommes, et la France en est arrivée à oublier un de ses plus grands génies».

C'est l'occasion de rappeler que l'auteur d'Histoire de douze heures, né à Lyon en 1884 et mort à Rabat en 1963, fut un éminent connaisseur de la culture arabo-musulmane et, à ce titre, un médiateur important des relations entre la France et l’islam. Autre symbole de rapprochement vivifiant, qui nous rappelle aussi l'accointance de Romain Rolland avec la culture indienne: le fait que nous devions la réédition du roman de François Bonjean à une petite maison parisienne spécialisée en matière de littérature orientale, à l'enseigne du Banyan.

L'amour sur les champs de ruines

Et nous là-dedans? Que dire et comment après deux guerres mondiales et autant de génocides? Au lendemain de la Shoah, le philosophe allemand Theodor Adorno concluait à l’indécence, voire à l'impossibilité de toute poésie après Auschwitz, alors que celle-ci ne cesse de refleurir sur tous les charniers depuis la nuit des temps. Ainsi la mémoire des camps nazis ou du goulag survit-elle aussi par les écrits de témoins directs, tels Primo Levi ou Paul Celan, Joseph Czapski ou Alexandre Soljenitsyne, comme celle du génocide des Indiens d’Amérique, lors de la Conquista très-chrétienne,  nous a été restituée par le moine Bartolomé de las Casas, entre tant d’autres.

Le mot «Beauté» conclut le poème final de l’Histoire de douze heures, dédié par François Bonjean à ses camarades de détention, et ce mot irradie pareillement la suite de litanies constituant Après l'Union, nouveau recueil d'Antonio Rodriguez, poète romand d'origine espagnole qui se réclame ici d'une «poésie continentale».

Si Rodriguez se défend de traiter un «sujet à littérature», après tant d'autres témoins, c'est bel et bien sur les traces d'un Imre Kertesz que le poète se rend à travers la forêt polonaise des bouleaux embrumés, pour y célébrer des «noces en Birkenie» avec celle qui enfantera (pour ainsi dire…) l'Europe à venir, afin que «l'espèce surmonte l'espèce».

De Dante à François Bonjean (qui cite d'ailleurs L’Enfer en exergue) et Antonio Rodriguez, l'on constate que les vrais poètes ne perdent rien de leur esprit d'enfance et de leur crânerie candide: le monde crame dans les cercles infernaux, et moi, rossignol, je chante perché sur mon barbelé!

Ainsi Antonio Rodriguez, prof de lettres lausannois revenu récemment d'un congrès de poésie à Boston (si, si!) ose-t-il écrire que «nos noces furent à Oswiecim», avant de faire observer à sa douce que «les hommes brûlent comme un charbon sensibl », et de remarquer, à la suite du déporté  Kertesz revenu à Auschwitz, que certaine odeur persiste en ces lieux (l'expression «es schmelt Schwein» resurgit aussi bien…), modulant une prose poétique très cadencée, voire incantatoire, qui rappelle quelque kaddish en autre écho à celui d'Imre Kertesz.

Sur quoi, des plages normandes d'Omaha dont le silence retentit encore des cris de milliers de jeunes gens tombés ce matin-là au nom de notre liberté sous les balles allemandes, le poète envoie, à sa muse venant d’enfanter, ses cartes postales de nouvel «Orphée des ruines» doutant de tout sauf de la vie qui continue, et relançant ensuite son murmure de poète dans les collines de Verdun...

Un siècle après le rêve éveillé de François Bonjean qui avait alors trente-trois ans, Antonio Rodriguez, qui en a quarante-quatre, écrit: «J'étouffe avec toi d'amour et de rêve (...), tu es l'Europe née de la Grèce (...), je songe à tes plages du Sud, à ton Europe rêvée qui naît de mon Europe des cendres (...), nous parcourons le continent et son union déçue, belle Union perdue, jamais obtenue, nous voici remontant la généalogie, sans étoile jaune portée, nous les témoins muets», etc.

Hier c'était donc à Birkenau, puis à Omaha Beach et à Verdun, et ce fut le début d'un nouveau siècle, un enfant vint au monde et  finalement c’est un dimanche en temps de paix où «les enfants courent près du cerisier», alors  le poète de conclure au «prologue d'une autre époque».

Reste aussi bien à dire l’Europe désunie et le temps des nouveaux replis nationalistes, de l’incurie atroce d’une Europe impuissante ou cynique face à la crise migratoire – reste à dire l’inhumanité de cette autre guerre sans armes.

Rompant avec le ronron cotonneux d’une certaine poésie romande diaphane, spiritualisante ou précieuse, Antonio Rodriguez a détonné dès son premier recueil, Saveurs du réel, par son retour aux choses de la vie et des gens, relancé de façon plus impétueuse dans les stances de Big Bang Europa, premier élément d’un triptyque.

Reste cependant au poète d’Après l’Union d’affirmer plus explicitement sa quête d’Europe sauvée des démons, comme le Polonais Adam Zagajewski, le Libanais Adonis ou le Palestinien Mahmoud Darwich affirment, en poètes, leur quête d’humanité et de Beauté…      


François Bonjean. Histoire de douze heures. Éditions Banyan, 2017.

Joseph Czapski. Proust contre la déchéance. Noir sur blanc, 2016. Terre inhumaine, L'Age d'Homme, 1991.

Antonio Rodriguez. Après l'Union. Tarabuste, 2017.


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR