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Carnet de bord / Hongrie

Baignoires

L 'écrivaine Marie Céhère est partie en Hongrie et livre ses impressions quotidiennes à «Bon pour la tête» sous forme de journal de bord. Découvrez, jour après jour, les épisodes de cette série hongroise.

Finalement, le chauffe-eau de l’appartement de Mexikói út est réparé. Miklós est venu dans l’après-midi me chercher en voiture, il a chargé mes bagages dans son break Škoda et nous avons roulé, dans les embouteillages, pendant un petit quart d’heure. Il n’y a aucun rond-point et peu de feux de circulation dans ces quartiers périphériques. Dès seize heures, de longues files immobiles se forment. Il n’y a pas, non plus, beaucoup de voitures neuves. La plupart dégagent de petits nuages de fumée noire et une odeur de poêle à mazout. Un litre d’essence coûte ici entre un euro et un euro vingt, selon les périodes et les régions.

Nous passons devant une boulangerie et un institut pour adultes non voyants, puis sous un pont ferroviaire, et nous nous arrêtons devant un immeuble de trois étages, à la peinture rose décrépie, hérissé de paraboles. Les poubelles sont sorties, les voisins sont absents, la porte est blindée. Miklós me fait faire le tour du propriétaire, m’indique que la ville où il réside avec sa femme, Gödöllö, est une destination intéressante, pour les gens comme moi. Je ne sais pas vraiment ce qu’il entend par là. Son idée de Paris est assez juste. Dans les ralentissements, il m’avait adressé un sourire de connivence: «vous savez ce que c’est! ». Je lui dis que j’ai plutôt pour projet de me rendre à Vienne, à deux heures trente de train. Il me demande, en allemand, si j’y ai de la famille. Je réponds «ja», nous sommes donc de lointains cousins, mais je ne parle vraiment pas bien allemand.

L’appartement de Mexikói út est plus petit mais plus confortable. Pas de chauffage au gaz, un canapé en velours, des bougies et de grandes armoires Ikea. Il y a aussi une grande baignoire. L’eau chaude, si elle est parfois source d’ennuis sans fin, ne doit pas coûter cher. Je me permets, depuis mon arrivée en Hongrie, le luxe de deux bains par jour.

En fait de quartier, il y a un grand carrefour, avec deux arrêts de tramway et une gare pour les trains de banlieue. Alignés aux pieds des grands immeubles de style austro-hongrois ou néo-soviétique, une petite épicerie où le café est caché derrière la caisse, une banque allemande, un tabac ouvert jusqu’à minuit. Une toute jeune fille, d’à peine quatorze ans, me vend deux paquets de Philip Morris (trois euros chacun), semble ravie que je la remercie en hongrois. Plus loin, un kiosque à tabloïds, un vendeur de kebabs, un marchand de légumes et un très étrange bazar-supermarché tenu par des Coréens.

Je remonte dans mon nouveau chez-moi et me fais couler un bain. Je ne bois pas de pálinka, l’alcool de prune local, pourtant recommandé par Miklós, mais un verre de vin rouge, production de la région danubienne. Je continue ma lecture de Guerre et guerre, le roman de László Krasznahorkai.

On ne parle pas assez de László Krasznahorkai. Il est le plus grand écrivain hongrois vivant, né en 1954, scénariste de Béla Tarr, lauréat de dizaines de prix littéraires, dont les prestigieux prix Sándor Márai, prix Kossuth, et le Man Booker Prize anglais en 2005. C’est un combattant. Sa place au Panthéon est réservée quelque part auprès de Proust, Beckett et Kawabata. Il a le look de Richard Brautigan. Le Nobel de Littérature hongrois Imre Kertész le considérait comme l’unique consolation métaphysique de notre époque. Guerre et guerre me console de beaucoup de choses. Krasznahorkai fait un usage très économique des points: un toutes les deux pages, maximum, et raconte l’épopée de György Korim, un archiviste un peu fou, venu à New York accomplir un «Grand Projet»: faire en sorte qu’un manuscrit anonyme, découvert par hasard, accède à l’éternité grâce à internet. C’est drôle et édifiant, loufoque sans être grotesque, d’une maîtrise à donner le vertige. Je me demande, alors que l’eau du bain refroidit, si toutes les sornettes que tout le monde écrit chaque jour sur internet accèderont, en même temps que Laszlo Krasznahorkai, à l’immortalité. Un autre génie se débrouillera pour le dire.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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