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LA CHRONIQUE DE JLK

Au magasin de l’Univers les listes ont toujours fait florès

D es bâtisseurs de pyramides à la rockeuse Chrissie Hynde, en passant par Einstein et le Président Roosevelt, Benjamin Franklin ou Marilyn Monroe, les «mémos» de commissions et les inventaires de toute sorte se sont multipliés à foison. En témoignent, entre beaucoup d’autres, le substantiel et souvent cocasse recueil d’«Au bonheur des listes», établi par Shaun Usher, et le «Nouveau magasin d'écriture» de l’écrivain Hubert Haddad.

S’il va de soi que Madame et Monsieur Sapiens n’ont pas attendu l’invention du calepin pour établir leur première liste à commissions, dont l’origine serait à chercher dans la nuit des temps, l’on n’est pas moins épaté de découvrir, gravé sur un morceau de calcaire datant du règne du pharaon Ramsès II, au XIIIe siècle d’avant notre ère, un rapport détaillé, établi par une main anonyme, des motifs pour lesquels tel ou tel ouvrier travaillant sur les tombeaux de la vallée des Rois, en Egypte antique, fut absent tel ou tel jour. Pas étonnant et le plus fréquent à se trouver mentionné: le motif de maladie. Mais la femme qui saigne est aussi une cause d’absence récurrente, ou le brassage de la bière, un enfant ou un dieu à enterrer ou la morsure d’un scorpion…

La liste fait alors office de document précieux pour l’archéologue, mais l’on est aussi touché de relever certains détails émouvants ou piquants, comme lorsque le fameux satiriste Thomas Nashe, dans son inventaire des Huit sortes d’ivresses, datant de 1592, se plaît à distinguer les caractéristiques animales des ivrognes plutôt singes (qui sautillent et frétillent «pour les cieux») ou plutôt boucs (que l’ivresse rend lubriques), lions (qui font alors «valser les pots autour de la maison») ou renards quand leur ivrognerie «se fait ruse, à la façon des Hollandais qui ne traitent leurs affaires qu’en état d’ébriété», etc. 

Classements et rangements à la Perec

Dans sa préface à l’immense compilation d’écrits de toute sorte que représente son «recueil de listes historiques, inattendues et farfelues», paru sous le titre d’Au bonheur des listes, le journaliste et écrivain anglais Shaun Usher montre que notre penchant immémorial à établir des listes est lié au fait que «la vie est un capharnaüm» défiant notre besoin d’ordre et de repères, et que «l’être humain a peur de l’inconnu» et s’efforce donc de nommer les choses et d’en faire l’inventaire. 

«Les listes peuvent nous rendre plus productifs et éradiquer la procrastination», ajoute le vaillant compilateur, qui relève en outre l’esprit critique propre à notre espèce persuadée qu’à tout classer et juger elle augmente son emprise sur les choses et les êtres. Et de conclure malicieusement que, notre temps humain étant précieux, «faire passer d’immenses brassées d’informations fastidieuses dans des listes légères et digestes nous garantit que nous aurons plus de temps pour profiter de la vie et remplir des listes»…

Une première Tentative d’inventaire, imputable à un auteur et cruciverbiste au tour d’esprit notoirement porté à la chose, du nom de Georges Perec (1936-1982), déroule alors la liste exhaustive (?) des aliments liquides et solides qu’il a ingurgités au cours de l’année 1974, à commencer par «neuf bouillons de bœuf, un potage aux concombres glacé, une soupe aux moules, deux andouilles de Guéméné», et, cinq pages plus loin aussi remplies de mots qu’une panse rebondie par le rabelaisien «haricot bien gras» de Molière, s’achevant sur «une tisane» et «trois vichy».

Tout cela, bien entendu, pour satisfaire le goût des mots autant que de la chose évoquée, avec le même double appétit que montre un Benjamin Franklin à établir un «dictionnaire du buveur» en sériant les expressions concernant les états variés de celui-ci de A («Il est à point, il est dans les airs», etc.) à W et Z («Il est dans le wagon, à zéro, hors zone», etc.) après un enivrant aperçu de notre inventivité verbale en la matière, où se succèdent «il est brindezingue», «elle a sa cocarde», «il a les dents du fond qui baignent», «elle est d’équerre», «il est festonné», «elle a deux grammes dans la musette» et j’en passe puisque l’inventeur du paratonnerre a rassemblé ici 228 formules du même joyeux acabit...

Quant à l’excellent Hubert Haddad, inconnu au bataillon de Shaun Usher, mais dans un esprit ajoutant la féerie, le merveilleux, la fantaisie et les multiples échappées de la narration à la sèche énumération, c’est sur 634 pages qu’il a déployé son Nouveau magasin d’écriture à valeur d’atelier permanent grand ouvert où il célèbre par exemple l’accumulation baroque comme source narrative et propose, pour faire exemple, une petite taxinomie du mariage dont la liste englobe le «mariage d’un noyé avec l’épouse de son sauveteur» ou le «mariage par procuration d’un maharajah et de la fille d’un mineur du Yorkshire», etc.

Résolutions, recommandations et autres prescriptions…

Si la liste relève pour ainsi dire du genre littéraire, c’est le plus souvent sans intention, et les moins voulues ne sont pas les moins attrayantes. Mais la résolution volontaire, l’intention morale, la prescription constituent la base de nombreuses listes relançant l’exemple biblique des Dix Commandements, dont les exigences soumises par Albert Einstein à son épouse Mileva font figure de monstrueux parangon. 

En 1914, cinq ans avant leur divorce, le terrible Albert ne montre aucun sens de la relativité en dictant ses conditions A/B/C/D de vie commune, exigeant que Madame s’occupe comme il faut de son linge et de ses trois repas par jour et que sa table de travail soit réservée à son usage exclusif, mais aussi qu’elle la boucle s’il le lui ordonne, qu’elle renonce à l’accompagner en voyage ou qu’elle aille se faire voir ailleurs s’il l’exige! Pas cool, le génie!

Pour faire bon poids, l’on se doit cependant de citer aussi les dix recommandations du Club anti-flirt fondé par un groupe de femmes de Washington, au début des années 1920, dont la troisième paraît bien innocente («Ne laissez pas votre regard friser – vos yeux sont conçus à meilleur usage») alors que la huitième recèle son poids de réalisme typiquement féminin: «Ne tombez pas dans le piège du petit dandy mielleux – l’armure en or pur d’un homme, un vrai, vaut infiniment plus que le vernis d’un lézard de salon»… 

Or, à l’autre bout du siècle, la fringante Chrissie Hynde, leader des Pretenders, se fera plus directe, voire teigneuse, dans ses conseils aux jeunes rockeuses. «Ne râlez pas d’être une nana, n’allez pas en appeler au féminisme ou vous plaindre de discrimination sexiste», leur balance-t-elle d’abord en affirmant que «personne n’a envie d’écouter une geignarde», pour conclure sur un ton guère plus politiquement correct, après avoir recommandé aux filles de ne pas coucher (larmes garanties) avec un membre du groupe: «N’essayez pas d’entrer en compétition avec les mecs; ça n’impressionnera personne. Rappelez-vous une des raisons pour lesquelles il vous apprécient, c’est justement que vous n’en rajoutez pas une louche, côté compétition, avec leur ego mâle boursouflé». Et toc!

Une jolie suite à l’inventaire de Prévert

Chacune et chacun se rappellent évidemment (!) l’amorce de la liste de Jacques Prévert («Une pierre / deux maisons / trois ruines / quatre fossoyeurs / un jardin / des fleurs / un raton laveur»), et c’est avec la même loufoquerie que le Bonheur des listes de Shaun Usher recense les bonnes résolutions de Marilyn Monroe décidée à «faire des efforts pour agir», puis d’«aller en classe – toute seule, toujours – sans y manquer», mais aussi d’essayer de se faire plaisir quand elle le peut; cite les «sujets à étudier» recensés par Léonard de Vinci ou les règles de golf en temps de guerre d’un club de Richmond («Les joueurs sont priés de ramasser les éclats d’obus et de bombes afin d’éviter qu’ils ne causent des dommages aux tondeuses»), sans oublier la liste des 93 espèces d’oiseaux observés par le président Roosevelt aux abords de la Maison-Blanche et l’indispensable inventaire des qualités des personnes civilisées selon Anton Tchékhov, le premier à mes yeux sur la liste des sages… 


Shaun Usher. Au bonheur des listes. Seuil / Editions du sous-sol /Le Livre de poche, 387p.

Hubert Haddad. Le Nouveau magasin d’écriture. Editions Zulma, 634p.

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