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LU AILLEURS / SOCIÉTÉ

Les femmes, actrices méconnues du trafic de drogues

S i l’on vous dit «dealer», quelle image avez-vous aussitôt en tête? Probablement celle d’un homme, plutôt jeune, issu de l’immigration et habitant les périphéries urbaines, populaires voire défavorisées. Si cette image est assez conforme à la réalité, il faut tout de même la nuancer. Et chercher la femme, comme souvent invisibilisée.

Le travail de Sarah Perrin, doctorante en sociologie de l’université de Bordeaux, consiste à questionner les représentations liées au monde des drogues, et spécifiquement le rôle et la figure des femmes. Dans un long article paru sur The Conversation, elle détaille les résultats d’une étude menée sur 26 femmes, consommatrices et/ou vendeuses de drogues, insérées socialement, ainsi que 10 policiers bordelais.


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Dans les affaires de drogues auxquelles la police est confrontée, les femmes sont très largement sous-représentées. Quand elles apparaissent, c’est dans le rôle de «mules», ces personnes payées pour transporter des drogues, «nourrices», c’est-à-dire qu’elles gardent chez elles des stupéfiants, sous contrainte ou contre une rémunération, ou encore comme complices passives, ce qui est le cas de la plupart des femmes dans l’entourage d’un trafiquant. 

Les femmes, souligne Sarah Perrin, sont donc associées au monde des drogues plutôt comme des victimes — même si les rôles listés ci-dessus sont aussi passibles de poursuites. 

Mais qu’en est-il des femmes dealeuses? La chercheuse en a rencontré. Elles sont insérées socialement, ont des diplômes, des revenus, une vie sociale et personnelle stable, elles vivent dans des zones pavillonnaires, et affirment être volontaires dans leur choix de vendre des drogues.

Pourquoi? D’abord parce qu’elles en consomment, et que cela coûte cher. 80€ pour un gramme de cocaïne, 60€ pour un gramme de MDMA. 

Elles revendent à leurs amis ou connaissances, dans un cadre festif, en soirée ou en boîte de nuit, bien plus volontiers qu’au bas d’une tour d’un quartier populaire. 

C’est là l’un des multiples traits qui distinguent, dans le milieu des drogues, les femmes des hommes. 

Dans un monde violent et viriliste comme l’est celui des stupéfiants, rappelle Sarah Perrin, les femmes doivent batailler contre les stéréotypes de genre: on les imagine plus fragiles, moins douées pour la négociation, moins crédibles ou dignes de confiance. Par ailleurs, une femme qui vend des drogues, aux yeux de certains clients, est forcément amorale, «de mauvaise vie», donc «disponible sexuellement». Le harcèlement sexuel de la part des clients est le premier obstacle auquel il faut faire face. 

«Se faire une place» passe aussi par l’affirmation de ses connaissances sur la marchandise vendue. Et sur un impératif: ne pas se laisser impressionner par les démonstrations de virilité en tous genres. Aussi certaines femmes dealers se «masculinisent»-elles pour exercer leur activité: habillement, manière de parler, posture... 

Enfin, il ressort de cette étude qu’être une femme dans le milieu du deal peut aussi être un avantage. Aucune de celles interrogées par la chercheuse n’a jamais été mise en cause pour infraction à la législation sur les stupéfiants. Que ce soit en jouant sur leur capacité de travestissement, ou encore des stéréotypes sur les femmes «naïves», faussement impressionnées par les forces de l'ordre, et innocentes, les femmes dealeuses parviennent très souvent à passer au travers des mailles du filet. La faute aux idées reçues. 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Yves Genier, Anna Lietti, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet (ordre alphabétique).

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