keyboard_arrow_left Retour
LU AILLEURS / ARGENT SALE

Des Russes et des Suisses sont sur un bateau

T he Economist révèle un nouveau rebondissement dans une large affaire de fraude et de blanchiment d’argent russe, l’affaire Magnitsky, dans laquelle les banques mais aussi les autorités policières et judiciaires suisses sont impliquées.

Tout commence par une photo, raconte l'hebdomadaire, une banale photo de vacances, en apparence. Pris en 2014, le cliché montre un groupe d’hommes profitant d’une croisière sur le magnifique lac Baikal, en Sibérie. Un procureur général suisse, deux de ses adjoints, ainsi que leurs homologues russes, l’un lié à l’enquête sur l’ingérence dans la campagne présidentielle américaine de 2016, l’autre mouillé dans les tourments de la FIFA, composent la compagnie. 

Et ce seul cliché, avance The Economist, est de nature à ridiculiser pour longtemps les efforts que la Suisse a investis, depuis des années, pour briser sa réputation de sulfureux paradis fiscal. 

Pour comprendre l’importance de cette image, et des liens qui semblent exister entre les protagonistes, il faut revenir aux sources de l’affaire Magnitsky, en décembre 2007. Un fond d’investissement basé à Guernesey et spécialisé dans les marchés russes, Hermitage Capital Management, obtient à cette date un remboursement d’impôts de l’Etat russe, à hauteur de 230 millions de dollars. Mais cet argent se volatilise aussitôt. Sergei Magnitsky, employé de la société, mène l’enquête et deux ans plus tard, décède en prison dans des conditions troubles. Selon les découvertes de Magnitsky, l’argent destiné à Hermitage Capital Management avait été détourné, avec la complicité de fonctionnaires de la justice et de policiers russes. Sur l’impulsion du patron de Magnistky, l'homme d'affaires américano-britannique Bill Browder, son nom est désormais associé à plusieurs législations sur la protection des droits humains et la lutte contre le blanchiment d’argent, notamment aux Etats-Unis. L’Union Européenne a adopté son propre Magnitsky Act en décembre 2020. 

Browder, dans l’intervalle, a poursuivi l’enquête et retrouvé la trace des millions détournés. 11 se trouvaient dans les coffres du Crédit Suisse. Au moins 7, sans doute davantage, à l’UBS. Tous sur des comptes liés à d’éminents magistrats et hommes d’affaires russes. En 2011, fort de ces découvertes, Hermitage Capital Management a déposé une plainte pour vol auprès de la justice suisse, qui a aussitôt gelé les avoirs et ouvert une enquête. 

C’est là que les choses se corsent. Aucune inculpation n’a suivi. Et quelques mois plus tard, à peine, la justice suisse a annoncé que l’enquête était close, que les sommes gelées seraient rendues aux titulaires des comptes, et que le plaignant, Hermitage Capital Management, n’aurait pas la possibilité de faire appel. 

Outré, Browder avait alors accusé la Suisse d’avoir «capitulé» face aux pressions russes. Malgré les dénégations du Tribunal fédéral, The Economist affirme détenir des preuves suffisantes pour discuter l’intégrité des enquêteurs suisses. 

Le procureur fédéral Patrick Lamon, apprend-on, un policier dont le nom ne peut être révélé, ainsi que le procureur général de la Confédération Michael Lauber, à divers degrés d’investissement, auraient effectué plusieurs séjours en Russie, participé à des chasses et des croisières à l’invitation de magistrats russes, des figures qui apparaissent clairement dans le dossier d’accusation monté par Bill Browder. Les circonstances de ces séjours elles-mêmes auraient été couvertes par la hiérarchie policière. 

S’en sont suivis de multiples rebondissements judiciaires, chacun accusant le camp adverse, tantôt de meurtre, tantôt d’accommodements avec le crime organisé, sous le regard impassible des autorités suisses, qui persistent à dire que les éléments du dossier sont insuffisants pour établir la fraude et le blanchiment d’argent. 

Depuis la démission de M. Lauber, qui nie toute implication dans des actes répréhensibles, mais a refusé de répondre aux journalistes de The Economist, l’affaire se poursuit. Une enquête parue dans Der Spiegel fin 2019 est venue nuancer la figure et le récit héroïques de Bill Browder, arguant que le dossier, plus compliqué qu'il n'y paraît, avait surtout contribué à semer la pagaille entre l'Occident et la Russie.

Browder, quant à lui, fort du soutien des Etats-Unis et désormais de l’Union Européenne, déplore l’attitude de la Suisse, qu’il qualifie, très déçu, de «république bananière».


L'article de The Economist, qui fournit davantage de détails et de précisions, est paru le 23 janvier 2021 et est consultable en ligne sur abonnement. 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Yves Genier, Anna Lietti, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet (ordre alphabétique).

© 2021 - Association Bon pour la tête | une création WGR