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ACTUEL / Finance

Ueli Maurer érode le système de retraite

P ar son obsession à réduire la dette fédérale, le chef du Département des finances affaiblit le financement des trois piliers de la prévoyance, y compris les assurances-vie.

Ueli Maurer veut le bien de la Suisse. Il veut la libérer du fardeau de la dette, qui affaiblit tant de gouvernements étrangers et amène tant de peuples au bord de la ruine, il n'y a qu'à voir le triste exemple de la Grèce. Mais par son obstination, il ne fait pas que prolonger une austérité financière fédérale discutable qui entraîne des retards d'investissements dans de nombreux domaines. Il affaiblit graduellement l'un des piliers de la prospérité et de la stabilité de la Suisse, le financement de son système de retraite.

Lisez: ce n'est pas du tout un mal que d'avoir des finances publiques à l'équilibre. Cela permet de stabiliser l'Etat, d'envisager des dépenses d'investissement, et donc de planifier un avenir plus radieux que le présent. Cela ouvre des perspectives aux générations futures sans que celles-ci aient à payer pour les égarements des précédentes. Cela évite aussi de devoir recourir à la planche à billets pour noyer les dettes sous l'inflation, et de ruiner, par conséquent, les épargnants qui avaient cru aux promesses de l'Etat de voir leurs prêts un jour remboursés.

La force de l'Etat

Qui paye s'enrichit, dit-on. Mais ce qui est valable pour une personne ou pour une entreprise l'est-il pour un Etat? En fait, pas forcément. Lorsqu'une personne ou une entreprise emprunte, elle doit mettre une voiture, une maison, un appareil industriel en garantie. Des objets qui perdent de la valeur avec les années si on ne les entretient pas. Et les hommes, comme les entreprises, sont des êtres mortels.

Les Etats n'obéissent pas tout à fait à la même logique. Censés durer très longtemps, leur garantie repose moins sur leurs actifs (routes, hôpitaux, système social...) que sur l'ordre, la stabilité et leur permanence. En clair: on les croit sur parole, ou pas. Et plus ils ont tendance à honorer leurs engagements sur la longue durée, plus on les croit. En en Suisse, cela fait depuis 1848 (170 ans cette année!) que cela dure.

C'est dire si la dette publique suisse est jugée sans risque... au point que les créanciers de la Confédération se sont toujours contentés de rendements moindres (et même négatifs ces trois dernières années) pour acheter des obligations de la Confédération (les titres de créance) plutôt que pour prêter à la plupart des autres gouvernements. Et qui sont ces créanciers si prompt à se contenter de si peu contre la sécurité? En grand nombre, des institutions de retraite, qui doivent en premier lieu préserver les actifs de leurs affiliés avant, si possible, de les faire fructifier.

Le placement obligatoire

Et pour des institutions comme la Caisse de compensation de l'AVS (Compenswiss, 36,8 milliards de francs), les caisses de pensions (dont la fortune totale atteint 823 milliards), et les diverses institutions du 3e pilier (comptes, fonds, assurances-vie, le tout dépassant 100 milliards de francs), les placements dans la dette publique de la Confédération est essentielle. La réglementation est très contraignante. Même si elle ne spécifie pas un seuil minimal d'investissement dans des obligations de la Confédération, la répartition des actifs qu'elle stipule contraint dans les faits les caisses de pension, les assurances-vie et de très nombreux fonds de 3e pilier d'en détenir.

Cette contrainte se lit dans les statistiques: les caisses de pension ont placé 21,7% de leur fortune dans des obligations en francs suisses, selon le rapport sur les caisses de pension établi chaque année par Swisscanto. Certes, cette part diminue graduellement, pour compenser la baisse des rendements. Mais celle des obligations de la Confédération ne bouge pas: elle reste scotchée à 9,1% de la fortune des caisses, selon le rapport annuel de la Commission de haute surveillance de la prévoyance professionnelle. Soit quelque 75 milliards de francs.

Alternatives plus risquées

Or, la dette de la Confédération, qui s'élevait à 98,8 milliards fin 2016, a encore baissé en 2017, puisque les quelque 3 milliards de francs d'excédents du compte 2017 doivent en priorité être affectés au désendettement de l'Etat, selon le frein à l'endettement. Si Berne continue à ce rythme, il n'y aura, dans quelques années, plus assez de dette fédérale pour satisfaire les besoins des institutions de prévoyance, sans même parler des assurances-vie!

Bien sûr, elles peuvent acheter (et achètent) aussi des obligations des cantons et des communes (dont l'endettement total avoisine celui de la Confédération), ce dont elles ne se privent pas. Mais celles-ci ne sont pas toujours considérées aussi sûres que celle de la Confédération. Ainsi, Genève ne jouit que de la note «A» alors que la Confédération jouit du précieux «AAA» qui dénote une sécurité maximale.

Que se passera-t-il quand les titres de dette sûre viendront à manquer? Les caisses devront investir de manière plus risquée: actions, immobilier, hedge funds... qui, bien sûr, rapporteront davantage, mais qui sont susceptibles de voir leur valeur chuter brusquement, faisant fondre les avoir-retraite des personnes qui, mois après mois, cotisent en espérant une retraite digne même s'ils y croient de moins en moins. Bref, par son obsession à désendetter l'Etat pour le rendre plus solide et plus fort, Ueli Maurer fragilise l'avenir de nombreux participants au système de retraite suisse. Ce qui est un comble pour l'élu d'un parti, l'UDC, qui se pose depuis toujours en défenseur des intérêts des retraités!

Yves Genier

Journaliste économique depuis le milieu des années 1990, historien de formation, Yves Genier est particulièrement int...

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