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ACTUEL / Portrait et interview vidéo

Né dans la colonie suisse de Chabag, le Vaudois Rodolphe Buxcel fête ses 109 ans

O riginaire de Romainmôtier, le centenaire vaudois, né le 5 septembre 1908 dans la Russie tsariste, est sans doute le doyen des Suisses de l’étranger. Il vit à Baroda, au bord du lac Michigan.

Né le 5 septembre 1908 près d’Odessa, en Russie tsariste, le centenaire vaudois est sans doute le doyen des Suisses de l’étranger. Il vit au bord du lac Michigan.
Il faut une heure et demi d’autoroute de Chicago pour atteindre le village de Baroda, sur la côte est du lac Michigan. Mardi dernier, jour de son annivesaire, Rodolphe Buxcel s’est levé à 6 h. Il a reçu un peu plus tard un coup de téléphone du consul de Suisse à New York et une lettre de félicitation de l’ambassadeur à Washington. Sa fille Erika lui a concocté un gâteau, sans bougies! Et du poisson frais dont il raffole: «Mon père va bien, mais il est confronté à des problèmes de mobilité et d’ouïe. Je dois lui répéter jusqu’à cinq fois la même question, en français et en espagnol. Je n’ai jamais pensé qu’il vivrait aussi longtemps. Quand il était plus jeune, il était toujours malade de l’estomac».
Le patriarche approuve et amène son grain de sel: «En Russie, nous étions riches. Nous avions des domestiques et de belles maisons. Mon père possédait 51 hectares de vignes et 130 hectares de terres arables. Il employait pas mal de domestiques et de servantes. Il cultivait beaucoup de maïs. Il avait douze à quinze cochons et faisait boucherie, notamment des saucisses et des jambons. Lors du battage du blé à la machine, on employait une vingtaine d’ouvriers; on les nourrissait avec du bon bortsch. Pour le travail de la vigne, on pouvait compter sur des ouvriers engagés à la demande. Ils habitaient Possad, le village russe voisin. Mon père avait deux écuries pour ses dix-huit chevaux et ses neuf chars, une écurie pour l’été et une pour l’hiver. Il avait aussi des vaches. Y avait de l’argent comme du fumier!», poursuit-il dans le court-métrage qui lui est consacré, «La mémoire vivante de Chabag» (voir vidéo ci-dessous).

Du Léman au Liman

La colonie de Chabag (Shabo), fondée en 1822 par des Vaudois, principalement vignerons, s'est installée au bord de la lagune Liman, à une cinquantaine de kilomètres au sud d'Odessa. © Google maps / DR


Originaire de Romainmôtier, Rodolphe Buxcel est né à Chabag, dans la colonie suisse qui vivait sous le régime du tsar Nicolas II. Son ancêtre qui y avait émigré en 1830 s’appelait Jacques-François Buxcel. Il était venu avec ses six enfants et son épouse Gabrielle, une Genevoise née Achar: «Il est passé ces jours en ville de Berne un char sur lequel était placée une grande caisse en forme de petite maison ayant portes et fenêtres», relève le Nouvelliste vaudois, le 5 mars 1830.

Le passeport suisse de Rodolphe Buxcel, né à Chabag mais originaire de Romainmôtier. © DR

Un groupe de chars est parti de Vevey et sa Place du Marché, le 20 juillet 1822, un autre de Lausanne sous la conduite du botaniste veveysan Louis-Vincent Tardent. Les deux convois se sont retrouvés à Avenches. A raison de 25 à 50 km par jour, 2100 km de mauvais chemins les attendaient jusqu’à Akkerman, au bord de la mer Noire et l’estuaire du Dniestr déjà nommé en russe… Liman (!): Zurich, Munich, Vienne, Brno et Chisinau pour une arrivée à fin octobre après trois mois et demi de voyage. Certains ont même fait le trajet seuls et à pied. Les terres d’une surface de 50 km2 avaient été concédées aux colons en 1822 par le tsar Alexandre 1er par l’entremise de son précepteur Frédéric-César de la Harpe. Elles avaient été prises aux Ottomans, d’où le nom d’Achabag, «jardins d’en bas» en turc. Par contrat signé devant notaire à Vevey, chaque ménage emportait une bible et une carabine. Tardent, fils du régent de Vevey, sa bibliothèque de 400 volumes et des boutures de vignes. La colonie a traversé l’Histoire, passant de l’Empire russe aux bolchéviques en 1917, à la Roumanie entre les deux guerres, à l’URSS en 1940, au régime roumain d’Antonescu puis aux Soviétiques en 1944 et enfin à l’Ukraine en 1991.

Il fuit la Suisse par peur de Staline!

Les Buxcel ont prospéré dans la colonie suisse jusqu’au 28 juin 1940, jour de l’arrivée des Soviétiques, perdant leurs terres et tous leurs biens. Marié à une Miéville, d’Essertines-sur Yverdon, Rodolphe Buxcel et sa famille vont rester cinq ans dans des camps en Allemagne pour finir par arriver à Lausanne à la fin de la guerre.
En 1950, Rodolphe Buxcel décide de gagner l’Uruguay pour y replanter des vignes au bord du Rio Negro: «Après avoir fui les communistes, j’avais peur que Staline envahisse la Suisse!», explique le Vaudois en jonglant entre le français, le russe, le roumain, l’ukrainien et l’allemand appris lors de ses études dans un lycée de Siebenbürger, en Transylvanie, aujourd’hui Sibiu. Il parle couramment l’espagnol, mais il ne parle pas l’anglais après trente-six ans passés aux Etats-Unis: «J’y suis arrivé à 73 ans, trop vieux pour apprendre une nouvelle langue!»

Multilingue, Rodolphe Buxcel n'a pas appris l'anglais à son arrivée aux Etats-Unis: «A 73 ans, j'étais trop vieux pour apprendre une nouvelle langue!»

Comme toutes les familles de Chabag, les Buxcel ont gardé un passeport suisse durant les 120 d’existence de la colonie. Les seuls à être restés en URSS en 1942 sont morts ou déportés en Sibérie ou dans l’Oural comme le dernier maire David Besson, parfois aussi enrôlés dans l’Armée rouge, alors que d’autres colons se sont retrouvés dans le camp opposé, y compris les Waffen SS, comme Valentin Buxcel, un cousin de Rodolphe. Des descendants racontent que des soldats russes se sont noyés dans le vin suisse, après avoir tiré en rafale dans les tonneaux des caves vaudoises. Une légende peut-être.
Quel peut bien être le secret de longévité de Rodolphe Buxcel? «Je me couche tôt vers 21h et je me lève à 6h du matin, parfois 5 h 50...» Une vie d’ascète un peu par la force des choses? «J’ai l’AVS de 1400 dollars par mois. En Suisse avec cet argent, je crèverais de faim». En français teinté d’accent russe, il raconte son enfance à Chabag où les dindons grimpaient sur le toit picorer le chaume, des dindons que l’on mangeait à Noël nourris aux noix du verger, ou la tragique noyade dans une bassine de l’un de ses trois frères, laissant une mère inconsolable: «Mon père Emile Buxcel a eu 10 enfants: 4 garçons et 6 filles. Moi j’étais le cadet.» Il y a quelques années, il allait régulièrement à la pêche dans son cabanon familial, où il pouvait rester des heures.

2,6 millions de bouteilles de vin par an

En 2003, un prospère propriétaire de vignes en Géorgie, Vazha Iukuridze, découvre les vignes des Vaudois, qui avaient continué à être exploitées en sovkhoze à l’ère soviétique. Avec sa femme, il investit 70 millions d’euros pour rénover les caves, aménager des installations ultramodernes de vinification et d’embouteillage en bénéficiant des conseils de spécialistes français, tout en replantant 1100 hectares de vignobles alignés au cordeau. Les cuves en inox côtoient les tonneaux des Vaudois. Un restaurant a été aménagé dans les caves de la famille Laurent. Celles de la famille Thévenaz ont conservé les tonneaux d’origine et une plaque montre toujours la griffe du roi Carol II de Roumanie, venu visiter les lieux en 1933. Une fontaine à jets d’eau musicaux a été dressée par un artiste lucernois, Hugo Schaer. C’est la fontaine Dionysos en hommage à Tardent, le fondateur.

Jacqueline de Quattro, en visite à Chabag en 2012. © DR

En 2012, une visite des lieux a été organisée à l’invitation du consul de Russie Frederik Paulsen qui avait affrété un avion spécial. La conseillère d’Etat vaudoise Jacqueline de Quattro y avait été conviée en même temps que d’autres politiciens romands et alémaniques de tous bords et quelques descendants des colons. C’était avant l’annexion de la Crimée. Depuis lors, Russes et Ukrainiens se regardent en chiens de faïence. Aujourd’hui, les caves Shabo produisent 2,6 millions de bouteilles de vin par an, 1,5 million de vin effervescent (champagne) et 10,6 millions de cognac. Elles exportent dans dix-huit pays et accueillent 50 000 clients par an. Sur toutes les bouteilles de vin de Shabo – la société de production des Iukuridze – une date clé figure: 1822, année d’arrivée des premiers colons: «Nous sommes reconnaissants envers ces vignerons qui nous ont apporté les rudiments de la culture du vin», assure le propriétaire des lieux.


L'entretien en vidéo

Réalisation Olivier Grivat et Jean-Marc Bovy. Cameraman Nicolas Veuthey

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Luc Debraine, Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Florence Perret, Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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