keyboard_arrow_left Retour
Vigousse / Déboire d'enquête

Qui veut jouer à la disette?

L e journalisme d’investigation n’est pas une sinécure. Pour preuve, l’exigeant article de notre consœur alémanique Sibilla Bondolfi qui, un mois durant, se proposait de vivre dans la peau d’un pauvre.

Séverine André


Paru sur le site Swissinfo.ch, l’article fleuve J’ai voulu être pauvre en Suisse pendant un mois – un vrai stress (12.8) se proposait de documenter le quotidien des plus démunis.
Soucieuse de donner corps à une actualité alarmante («la pauvreté a augmenté de 20% ces dernières années»), la journaliste choisissait de se glisser dans la peau d’un indigent.
Pour qualifier son expérience, la dame parle de «mois d’essai». Une formule qui fait penser aux offres promotionnelles permettant aux consommateurs d’évaluer un service, sans engagement. Un privilège dont, pour l’heure, les vrais pauvres ne disposent pas. Mais passons. En nouvelle pauvre consciencieuse, madame Bondolfi se rend à l’aide sociale afin de s’enquérir du montant dont elle disposera durant ce fameux «mois d’essai». Elle détermine que 1800 francs devront être déduits des revenus de son ménage pour simuler la situation d’une famille à l’aide sociale.

Rubrique divertissements, loisirs et formation: où Sibilla découvre que la culture est une question de volonté

Sibilla, pour qui la différence entre nécessaire et superflu n’a pas de mystère, commence par supprimer son abonnement à Netflix, sa bibliothèque en ligne ainsi que ses vacances d’été. A sa grande surprise, ces coupes ne nuisent en rien à son accès à la culture: «Grâce à la numérisation, il n’a jamais été aussi facile d’accéder gratuitement à des offres de
divertissement et éducatives.» Elle lit des livres électroniques, écoute de la musique, regarde des films, le tout gratuitement. En d’autres termes, si les pauvres sont incultes à l’ère d’internet, c’est qu’ils le veulent bien. Pas dupe pour autant, la dame se félicite que la fête de son village ait eu lieu avant son «mois d’essai». En effet, comment aurait-elle refusé à sa fille un tour de grande roue? Les pauvres n’ont décidément pas de cœur!
Rubrique manger et boire: où Sibilla, enfin, ne patauge plus dans le yogourt

Pour réduire ses frais de bouche, Sibilla supprime la cantine et les notes de bistrot. Pendant ce mois, elle fait des sandwichs et boit des cafés instantanés. Elle nage en plein réalisme social. Méticuleuse, elle se prête à un exercice comparatif: remplir deux chariots, l’un avec ses produits habituels et l’autre avec des produits premier prix. Elle en arrive à la conclusion relativement surprenante que le caddie contenant des produits meilleur marché lui revient moins cher. Elle découvre aussi, au passage, certains privilèges de la vie de pauvre: l’achat de produits premier prix simplifie le choix. «Sinon, soyons honnête: je peine à m’y retrouver au milieu de 47 sortes de yogourt.» Ah  la bohème, tout ça, tout ça!
Rubrique transports: où Sibilla s’initie aux charmes du low cost

La journaliste prend conscience qu’en temps normal, ses déplacements lui coûtent cher. Heureusement, l’application des CFF propose des billets dégriffés. Lesquels, revers de la médaille, sont contraignants: «Ils doivent être achetés bien à l’avance, ils sont liés à un horaire précis et il n’y a des offres qu’aux heures creuses.» Pragmatique, elle s’adapte: «J’informe donc mes parents que je leur rendrai visite dimanche à 11h30, dans quatre semaines.»

Rubrique frais de santé: où Sibilla invente deux exemples bidon pour illustrer la cherté des soins en Suisse

«Une molaire me fait mal depuis plusieurs semaines. Je reporte ma visite chez le dentiste à la fin du mois d’essai.» Bien joué: c’est exactement ce qu’aurait fait un pauvre dans la même situation! Pour l’assurance maladie, Sibilla «opte pour la franchise la plus haute auprès de l’assurance la moins chère». Enfin, elle fait comme si. En effet, la loi interdit ce type de modification en dehors des périodes prévues. Mais comme Sibilla a de fausses caries, une fausse assurance maladie fait largement l’affaire!
Rubrique habits et meubles: où il apparaît que Sibilla n’a pas la trempe d’une vraie pauvre

Notre apprentie indigente regarde les vêtements de seconde main sur internet. Elle craint que ceux-ci ne lui aillent pas, faute de pouvoir les essayer. Elle préfère laisser tomber. Côté meubles, rien de bien concluant non plus: «Dans la brocante du coin, je ne trouve que de la ferraille, des tétines de toutes couleurs et formes, des couvertures brodées et des radios anciennes. Bref, rien dont les gens ont vraiment besoin.» Un pauvre digne de ce nom fabriquerait une voiture avec ces seuls artefacts.
La conclusion, intitulée «Etre pauvre en Suisse est épuisant»: où on apprend que Sibilla interrompt son mois d’essai après seulement deux semaines
Décidément, Sibilla n’est pas faite pour la pauvreté. La formule «mois d’essai» lui aura permis de s’en convaincre. Mais l’expérience, quoique éprouvante, n’aura pas été vaine. Sibilla sait désormais «pourquoi la pauvreté vous rend seul»: «Ceux qui n’ont pas d’argent ne sont pas dans le coup.» Sibilla a eu chaud: deux semaines de plus et elle était une vraie ringarde! Mais tout est bien qui finit bien. Sibilla aurait depuis lors rattrapé son retard sur Netflix.


Cet article est tiré du numéro 413 de Vigousse, sorti le16 août.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR