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Carte postale du Tadjikistan #3

Poésie et musique des mots

L e 29 juillet dernier, des touristes à vélo, dont un cycliste suisse, étaient massacrés au Tadjikistan. L’Etat islamique revendiquait l’attaque. Après cette tragédie, c’est un pays oublié qui soudainement, se retrouve sous les feux de l’actualité. Au carrefour des civilisations russe, persane, turque et mongole, tout en crêtes et en ravins, il exhale la poésie malgré un rude quotidien. Tadjikistan, qui es-tu? Esquisse très subjective d’une amoureuse du pays…


Céline Yvon

Auteure active dans la coopération internationale


Les cours intérieures tadjikes sont des hybrides de poésie fârsî et de nostalgie russe – un condensé de soupirs. Peu de choses: de la terre sèche, des buissons gris, un mûrier tordu – et bien sûr un kat, grande litière de bois sur laquelle sommeillent des coussins. Une table basse aussi, branlante – et des tasses de thé, ébréchées. Des ombres qui frémissent, des feuilles qui bruissent, des rideaux qui claquent. Quelque part, coule un filet d’eau et un bébé babille. Les feuilles du mûrier dessinent des tâches sur les visages, elles dansent au gré du souffle du vent. Bientôt, le silence et sa curiosité faisant, un oiseau se posera sur une branche. En attendant, on se déchausse, s’allonge sur le kat et renverse la tête, on regarde comme filent les nuages, là-haut au-dessus des pensées.

Fleur de la cour intérieure du Centre Ismaélien, Dushanbé. © Céline Yvon

La poésie surprend sans crier gare. Derrière les nœuds surdimensionnés qui ornent les couettes des fillettes, un rouge éclatant fait rêver – du socialisme passé et des utopies des hommes. Les moustaches de leurs pères? Elles chicanent peut-être notre esthétique mais titillent surtout l’imagination – quel temps fait-il derrière ces broussailles, il y un monde derrière le visage des gens. Quant aux fripes made in China qui chaque jour, franchissent la frontière et inondent les marchés locaux, elles ne réussissent pas à faire de l’ombre aux suzani, ces merveilles qui couvrent ici les murs abîmés. Car un suzani, c’est un fragment d’âme de ce pays. Une famille entière y a travaillé, à chacun de ses membres une lanière a brodé. Au mariage de la jeune fille, on rassemble les ouvrages, on en fait un seul panneau coloré. Le suzani raconte alors le mystère de la vie – et ses grenades, iris et autres broderies appellent au chevet du nouveau foyer tous les djinns de la fécondité. Il y aussi, dans le désordre: ces bandes décolorées de tissu pendouillant aux arbres qui attention, ne sont ni déchets ni souillures – elles incarnent en fait des prières zoroastres3; les ouvertures des toits qui sont bien plus que de simples puits de lumière – elles sont la pièce centrale d’une cosmogonie célébrant les mondes animal, minéral et végétal; des bébés couverts de poussière qui non, ne sont pas victimes de négligence – les pratiques locales boostent leur système immunitaire. Ici, il faut des clés pour décrypter la beauté.

Un suzani (textile décoratif brodé) exposé au Centre israélien de Duchanbé. © Céline Yvon


Et puis, il y a la musique des mots. La poésie est centrale pour comprendre ce qui déborde des gosiers en fin de soirée et touche ici le cœur des gens. Elle imprègne tout le monde du jardinier au ministre, l’espace persanophone auquel appartient le pays ayant élevé le poète au rang de prince et adoubé la poésie en véritable mode de vie. On vibre ici au rythme de vers millénaires, qu’il s’agisse de Ferdowsi4 ou de Roudaki5, on en connaît les œuvres légendaires et les extraits par cœur. Que le discours étatique de revendication identitaire porte aux nues l’excellence artistique tadjike n’arrange rien – mais quoi qu’il en soit, tout Européen regrette ici d’être un esprit nourri aux Lumières plutôt qu’une âme abreuvée de soupirs. On se surprendrait à vouloir apprendre le farsi pour accéder à ce monde enchanté – avant de bien vite abandonner: car ici, c’est sa version soviétique qui prime, celle qui a passé par trois révolutions et autant d’alphabets – l’arabe, le latin et le cyrillique – avant de décider de survivre, avidement.

Il fait bon se saouler à la poésie dans une petite cour râpée de Douchanbé.


3 Religion de Zoroastre (forme grecque de Zarathuštra). Le Zoroastrime était la religion de l’ancienne Perse et perdure aujourd’hui dans certaines communautés d’Asie centrale, du Kurdistan et de l’Inde du nord. L’un des premiers monothéismes, elle va inspirer la religion hébraïque, le christianisme et, par leur intermédiaire, l’Islam. Le Zoroastrisme se fonde sur un dualisme apparent (combat entre le Bien et le Mal, la Lumière et les Ténèbres, etc.); ses fidèles vénèrent le feu comme symbole divin.

4 Abul-Qasim Mansur ibn Hasan al-Tusi (940-1020), auteur du Shah Nameh (Livre des Rois), épopée nationale persane.

5 Abdullah Jafar Ibne Mohammed Rudaki (859-941), fondateur de la littérature persane classique et poète officiel de l’émir samanide Nasr II, qui le couvrit d’honneur. Seuls quelques fragments de son œuvre nous sont parvenus. Il a mis en vers un recueil de fables indien qui par la suite inspira La Fontaine.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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