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VIGOUSSE / SOUS SURVEILLANCE

Perse et police

I l voulait effectuer un virement bancaire avec la mention «Livre Iran». La quarantaine de francs ne quittait pourtant pas le territoire vaudois. Impossible, a décidé la banque.

Jean-Luc Wenger


Fritz* nous conte une petite histoire qu’il estime «incroyable» et qui démontre, selon lui, l’aplatissement de nos banques devant le grand frère états-unien. Il exagère, Fritz. Il vit à Berne, d’où son exotique prénom d’emprunt, et revient régulièrement en Suisse romande. En décembre dernier, il a commandé un livre dans une librairie d’Yverdon-les-Bains. Ce bouquin est un recueil de textes du poète persan Hafez, pilier et fierté de la culture iranienne.

Comme il n’est pas toujours dans le Nord vaudois, Fritz fait acheter l’ouvrage par son père et effectue un virement bancaire de 41 francs pour rembourser papa. L’opération se fait d’un compte de la Banque cantonale vaudoise (BCV) à un compte de la Banque Migros. Fritz inscrit sous «communication au bénéficiaire»: «Livre Iran_merci!». Jusque-là tout va bien, se félicite Fritz. Deux jours plus tard, le Bernois d’adoption reçoit un coup de fil de la succursale yverdonnoise de la BCV,là où se trouvent ses comptes. L’employé lui demande s’il est l’auteur d’un virement en lien avec l’Iran... Diable!

Le zélé employé lui explique que le mot Iran a été détecté par les filtres de la banque. Ledit employé ne sait pas si ce paiement pourra être validé. Fritz constate pourtant que les 41 francs ont bien été débités, mais que le montant a visiblement été intercepté avant son arrivée sur le compte paternel. Voilà Fritz aussi surpris qu’énervé par cette intrusion loufoque dans ses affaires privées: «Je lui ai précisé que la mention du mot livre précédant le terme Iran aurait dû suffire à me disculper». L’homme de guichet lui répond qu’il va transmettre l’information à sa hiérarchie. Fritz aurait pu ajouter que pour 41 francs, on ne trouve pas grand-chose sur le marché de l’armement.

Quelques jours plus tard, sans nouvelles de l’affaire, Fritz jette un œil sur son compte en ligne et découvre que le virement a été annulé et qu’il a reçu la somme préalablement débitée. Il est dépité. D’autant plus que le commentaire «Annulation de votre ordre, selon politique interne de notre banque» l’énerve au plus au point: «Non seulement la simple présence du mot Iran passe par des filtres – on se demande où sont les ayatollahs! – mais en plus je n’en ai pas été prévenu avant ledit retour du montant».

L’appel ne viendra que dix jours plus tard; le même employé – sans se rendre compte de l’absurdité de son discours – lui annonce qu’il peut refaire le même versement, mais sans mention du mot interdit. «Je tente alors l’ironie et lui demande si en mettant «livre sur la Perse» ça passera. Il aura besoin d’un certain temps pour se raviser et me déconseiller cette option». Et sans passer par la hiérarchie, bravo! Ce qui vaut cette pensée acerbe à Fritz: «Ils doivent drôlement s’ennuyer dans les banques». Mauvais esprit, va! Fritz n’aurait jamais été jusqu’à imaginer qu’une banque cantonale – ce n’est ni UBS ni Credit Suisse – craigne le courroux des Etats-Unis jusqu’à annuler un virement pour un recueil de poèmes. Il persifle: «Décidément, il doit y avoir des réseaux occultes de lecteurs de poésie persane dans nos

régions!». Il ne décolère pas devant ces institutions bancaires qui ont si peur des représailles états-uniennes et reste incrédule par rapport aux soupçons en lien avec ces pays: «Est-ce qu’une per- sonne ayant des liens inavouables avec l’Iran aurait la naïveté de mentionner le pays dans un virement bancaire?». Fritz se demande encore si les Etats- Unis, par le truchement de leurs agences de sécurité, n’ont pas un accès à toutes les données des banques suisses: «Sinon à quoi bon se donner la peine d’annuler un pauvre petit virement concernant – je me répète –un livre!?!».

Il juge lui-même «cette affaire insignifiante mais révélatrice de notre monde de traque et de pleutrerie. George Orwell a de plus en plus rai- son...». La réponse de l’Association suisse des banquiers ne va pas beaucoup rassurer notre ami Fritz: «Dans le cadre des sanctions économiques américaines contre l’Iran, les banques sont tenues de respecter ces restrictions. Pour s’en assurer, de nombreuses banques utilisent des logiciels spécialisés qui vérifient les paiements auprès des personnes, des entreprises et des pays sanctionnés.» Et la BCV confirme que, comme les autres, elle applique les sanctions et que «l’exécution des paiements peut faire l’objet d’éclaircissement dans certaines situations». La banque cantonale explique que le filtrage concernant l’Iran figure sur une liste «émise notamment par les Nations unies, la Suisse, l’Union européenne et les Etats-Unis».

La conclusion appartient à notre bon Fritz. Il a effectué le même virement avec cette fois la mention «Livre sur un pays tabou». Transmis sans soucis.

 

*vrai prénom connu de la rédaction


Cet article a été publié dans le numéro 436 (14 février 2020) de Vigousse

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