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Dans deux articles, parus les 2 et 23 décembre dans «BPLT», Jacques Pilet aborde la question de l’influence des lobbies et de la corruption au niveau du Palais fédéral. Il s’agit d’un problème grave. Le livre «Lobbytomie», de la journaliste au «Monde» Stéphane Horel, montre l’étendue du phénomène au niveau mondial, en analyse les origines et laisse entrevoir quelques pistes de solutions.



La lobbytomie est «ce système où les responsables publics sont "lobbytomisés" par la propagande des techniciens de la persuasion», c’est-à-dire qu’ils se sont laissés lobotomiser par des lobbies et «ont abandonné leurs prérogatives et notre société aux mains d’un complexe industriel et commercial» (p. 369). Un tel système «laisse loin derrière lui l’idée du service public» (p. 367). Pire, il laisse les classes sociales les plus défavorisées et les plus fragiles souffrir des conséquences meurtrières de pratiques industrielles sans scrupules.

Capture de la réglementation

Horel rappelle le nombre impressionnant de morts (en millions par an) et les coûts sociaux faramineux (en milliards par an) dus au commerce de cigarettes, de l’alcool, des armes à feux, de l’amiante, de pesticides, de médicaments, de sucre, etc. (pp. 25, 43, 249, 250, 295, 306, 313), non sans souligner la responsabilité des industries qui les produisent, et qui ne reculent devant rien pourvu que leurs ventes augmentent. De fait, ils ont déployé d’énormes moyens pour arriver à une capture de la réglementation et des décision les concernant, à savoir s’infiltrer au sein des institutions chargées de fixer les règles et les standards, afin de participer à leur élaboration, et de minimiser le besoin de contrôles gouvernementaux (pp. 146 et 305). C’est le point fort du livre que de donner une description minutieuse des différentes manières utilisées par les industriels pour arriver à cette capture. Tristement, des agences aussi importantes que l’Autorité européenne pour la sécurité alimentaire (EFSA) ont participé à leur propre capture, non tant parce que corrompues, mais plutôt par incompétence (p. 269, 337).

Ça nous concerne de près

Parce qu’il analyse les mécanismes sous-jacents à cette capture, le livre donne des clés pour lire des situations qui nous concernent de près, même s’il ne les aborde pas directement.

Par exemple, en relation avec la nomination de Albert Rösti, il est intéressant de lire page 370, qu’avec l’arrivée à la présidence de Donald Trump, Scott Pruitt, «procureur climatosceptique assumé, proche des magnats des énergies fossiles» s’est vu confier les commandes de l’Agence de protection de l’environnement. Sur un autre plan, la NZZ am Sonntag a récemment indiqué que les négociations sur la teneur en sucre des aliments, entre le Conseil fédéral et les entreprises intéressées, ont été un demi-échec: le Conseil fédéral souhaitait une réduction de 20% et n’a obtenu qu’une réduction de 10% d’ici 2024; de plus les boissons les plus connues pourront garder leur composition inchangée. C’est à croire que le lobby du sucre, dont Horel parle abondamment dans son livre (pp. 48, 75 et 295), est aussi actif en Suisse. Enfin, on se rend compte que la gestion du Covid a aussi été faite en cohérence avec les pratiques présentées dans le livre. En effet, une des grandes victoires des lobbies a été de se voir confier l’exécution des tests de conformité de leurs produits, à la seule condition qu’ils respectent les «bonnes pratiques de laboratoire», mises en place en 1981 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), et qui – aussi étonnant que cela puisse paraître – ne donnent pas la garantie que les produits ne sont pas toxiques ou servent aux fins déclarés (pp. 58 et 226). On se souvient que c’est ainsi qu’ont été testés les vaccins anti-Covid-19.

De plus, pour un certain nombre de médicaments, notamment pour ceux destinés à soigner les maladies rares, les industries pharmaceutiques ont depuis longtemps fait pression pour raccourcir les délais d’obtention des autorisations de mise sur le marché de leurs produits (p. 280). Même traitement pour les vaccins anti-Covid-19. D’autres aspects encore sont venus au jour ces trois dernières années, et sont abordés dans le livre: l’utilisation inappropriée de l’épidémiologie (pp. 310-1), la redéfinition de ce qu’est une maladie (pp. 305 et 360), et même le fait que l’industrie procède à des essais cliniques généralisés sur la population (p. 304).

En toute légalité

Nulle part dans le livre il n'est vraiment question de corruption, qui est illégale. Le concept autour duquel tout tourne, c'est celui de conflit d’intérêt. Cela dit, la différence est subtile, car «les faveurs sont la première étape de la corruption» (p. 197), et les industries se montrent très généreuses avec ceux qui peuvent les aider: invitations à dîner, cadeaux apparemment désintéressés, octrois de prix, publicité, mandats, etc. De plus, souvent la demande de déclaration d’éventuels conflits d’intérêts est entendue comme une accusation de corruption (p. 289 et 389).

Ce que les lobbies ont réussi à instaurer est «un microclimat où il est tout à fait naturel qu’un professeur de nutrition soit assis à côté du directeur des affaires scientifiques d’une multinationale de la confiserie qui est assis à côté du responsable de l’évaluation de la sécurité des aliments dans une agence officielle» (p. 144). Ce qui est établit, «ce sont des relations légales entre adultes consentants, mais dont les intérêts communs ne coïncident pas avec les intérêts de la société au sens large» (p. 193). Ce ne sont pas les experts ou responsables qui sont corrompus, «mais c’est toute la science [servant de base aux décisions, qui] s’en retrouve corrompue» (ibidem). Or, «cette porosité organisée, ritualisée, et parfois sur facture, entre intérêts commerciaux et puissance publique ne peut se faire qu’avec l’accord tacite des institutions» (p. 355). D’ailleurs, les experts mobilisés par les industriels forment un «petit réseau d’individus» (p. 127), et il est courant que les mêmes personnes, adeptes des «revolving-doors» (portes tournantes), se retrouvent à des moments différents à occuper soit des postes d’agents publics, soit de consultants privés (pp. 186 et 371). A cela il faut ajouter les professionnels de l’influence, experts en psychologie sociale et propagande, dont le livre nous raconte quelque grands exploits, à commencer par ceux du neveu de Sigmund Freud (voir par exemple pp. 15 et 359).

Pistes de solutions

Il y a pourtant des pistes pour éradiquer ce fléau. Tout d’abord donner une définition correcte des conflits d’intérêt, et ensuite développer une manière de les porter à la connaissance du public.

Le livre propose deux définitions page 254, et un formulaire de déclaration de ces conflits en Annexe. Ensuite, on pourrait constituer un «répertoire public mondial des déclarations d’intérêt» (p. 266) et décider de ne pas faire intervenir dans les procédures des personnes ayant des conflits d’intérêts. En ce qui concerne la pratique des essais de médicaments, une amélioration notable a été proposée il y a une vingtaine d’années déjà (p. 231). Plus généralement, les tactiques employées par les industriels sont connues et inspirées de celles utilisées depuis le début du XXème siècle par les cigarettiers (p. 29), elles devraient donc pouvoir être déjouées. Les pouvoirs publics pourraient revenir sur le processus de privatisation de la science. Cela permettrait de maintenir une production de faits scientifiques établis dans le but de faire avancer la connaissance et non le commerce (pp. 234, 244, 344 et 353). Ils pourraient aussi former les administrateurs à reconnaître les tentatives de capture de la réglementation de la part des industriels. Cela a par exemple été demandé par la Cour des comptes européenne (p. 274).

Il sera peut-être compliqué d’instaurer de telles mesures, justement parce qu’à cause de leurs conflits d’intérêts les acteurs vivent souvent en désaccord avec eux-mêmes, et ils nient donc la réalité de ces conflits («dissonance cognitive», pp. 284-5).

L'importance du journalisme d'investigation

En 2013, la Directrice générale de l’OMS, Margaret Chan soulignait l’importance des travaux de recherche qui ont permis de documenter les tactiques auxquelles recourent Big Tobacco, Big Food, Big Soda et Big Alcohol pour se protéger de la réglementation (p. 303). On pourrait ajouter Big Pharma et bien d’autres industries qui se sont mêlées du fonctionnement des institutions d’intérêt général. Horel donne des indications sur comment ces travaux de recherche ont pu être alimentés: il y a d’une part une procédure judiciaire américaine qui permet d’avoir accès aux documents d’une partie adverse («discovery»), il y a d’autre part les fuites organisées («leaks»), et il y a enfin les demandes d’accès aux documents publics (pp. 36-9). Sur un thème donné cela peut faire des millions de pages de documents! Ce ne sont ensuite que quelques centaines de journalistes, organisés au sein d’initiatives collaboratives à travers le monde, qui travaillent et publient sur ces documents. Ce travail d’investigation est crucial «pour l’information du public et la transparence de la décision publique» (p. 387), surtout s’il est aussi exposé dans un livre rigoureux comme celui-ci. Le livre couvre d’autres thèmes intéressants, parmi lesquels les règles de la publication scientifique, la construction de faits scientifiques alternatifs, la dévaluation de la politique et des processus démocratiques. Nous laissons aux lectrices et lecteurs le plaisir de les découvrir directement.


«Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie», Stéphane Horel, Editions La Découverte, 437 pages.

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

1 Commentaire

@Gamuret 13.01.2023 | 12h49

«Bonjour !
Certes, les lobbyes représentent souvent des grands groupes avec d'importants moyens financiers ; mais peu de personnes savent qu'il existe aussi un moyen de pression à disposition du "peuple" : l'Initiative Citoyenne Européenne. Elle figure dans le Traité de Lisbonne ; il suffit d'un million de signatures (!) et ainsi peut naître un groupe de pression issu du peuple (avec sans doute moins de moyens financiers)!! L'association "Eliant" (pédagogie /santé) en est un bel exemple.
Gamuret »


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