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ACTUEL / BIÉLORUSSIE

Les bons amis suisses d’Alexandre Loukachenko

D es investissements en plein décollage, une ambassade tout juste ouverte: l’année 2020 semblait sourire aux relations suisso-biélorusses. C’était avant que n’éclate le plus grand mouvement de contestation qu’ait connu le pays, après une vaste fraude électorale dont s’est rendu coupable le président Loukachenko, désormais largement désavoué.

Fanipal, dans la banlieue de Minsk en Biélorussie, ressemble à un vaste complexe industriel semé de barres d’immeubles grises et de quelques maisons plutôt proprettes. A proximité de champs cultivés et d’îlots boisés s’alignent plusieurs dizaines d’entrepôts et d’usines. Parmi celles-ci, un bâtiment de 40’000 mètres carrés que l’on remarque de loin. Inauguré en 2013, il s’agit du plus grand site de production de trains de la marque suisse Stadler Rails. Fondée en 1942, l’entreprise siège à Bussnang, en Thurgovie, et emploie près de 11’000 personnes dans le monde. 

L'usine Stadler de la banlieue de Minsk. © Stadler Rails

A Fanipal, 1'500 employés, on fabrique des trains «KISS» à double niveau, des rames électriques ainsi que des tramways, destinés aux pays de l’ex-Union Soviétique. C’est l’un des cœurs de cible de Stadler, installé également en Hongrie, en ex-Allemagne de l’Est, en Pologne: parce que les rails des chemins de fer nationaux et internationaux ne sont pas disposés de la même manière à l’est de l’Europe qu’à l’ouest, la firme propose du matériel roulant adapté à cette particularité héritée de la Guerre froide. Stadler Rails a notamment équipé le métro de Minsk en 2018, et fournit des transports urbains et de longue distance à la Russie et à la MÁV, la société de chemins de fer hongroise. 

Le dernier contrat en date a été signé en janvier 2019. Selon le communiqué de presse de Stadler Minsk, les dix trains électriques commandés, de modèle «FLIRT», confortables, équipés de panneaux d’indications en braille, d’emplacements pour les vélos ainsi que d’une connexion Wi-Fi, et devant circuler sur les lignes interrégionales biélorusses, seront livrés et mis en service fin 2020. 

Les relations sont excellentes entre Stadler Rails, qui possède aussi des parts dans l’entreprise publique ferroviaire bélarusse, et la Biélorussie. L’on ne tarit pas d’éloges, d’un coté comme de l’autre, sur la réussite de cette coopération économique. 

Le St. Galler Tagblatt s’en est fait l’écho la semaine dernière. «Les bas salaires (le salaire local moyen est d’environ 300 euros) et le haut niveau de formation ont incité le constructeur ferroviaire à investir dans le pays». 

L’Etat biélorusse, ravi de cette opportunité, a accordé cinq ans d’exonération fiscale lors de la construction de l’usine.

Alexandre Loukachenko et le patron de Stadler, Peter Spuhler, assistent ensemble à des matches de hockey sur glace. L’homme d’affaires exprime son «enthousiasme quant aux conditions que la Biélorussie offre aux entreprises étrangères». Le dirigeant, contesté par sa population après un scrutin truqué au début du mois, affirme que Stadler «tient ses promesses» et est digne de confiance. 

Et cette lune de miel ne semble pas menacée par les récents événements. 


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Lors de manifestations pour réclamer le départ du président Loukachenko à Minsk, quinze employés de l’usine Stadler ont été interpelés et placés en détention. L’entreprise a usé de son influence auprès des autorités pour les faire libérer, et a rappelé à son personnel son devoir de réserve. Les employés, approchés par le St. Galler Tagblatt sur les réseaux sociaux (où beaucoup affichent les couleurs de l’opposition), bottent en touche, par crainte de perdre leur emploi. Igor (un prénom d’emprunt) se dit «content» de son poste à l’usine de Fanipal. Il gagne l’équivalent de 900 euros, trois fois le salaire moyen biélorusse. «En privé nous sommes libres d’avoir nos opinions», poursuit Igor, qui a voté pour Svetlana Tikhanovskaïa, mais «en tant que salariés de Stadler, nous nous devons de rester neutres». 

Le bureau de presse indique de son côté que «Stadler ne ressent actuellement aucun effet de la situation à Minsk sur sa production locale.» Nous voilà rassurés.

Peter Spuhler, «plus Biélorusse que Suisse» 

Quiconque souhaite faire des affaires en Biélorussie, compte tenu du climat politique et de la menace de sanctions économiques qui plane toujours, plus ou moins, sur le pays, doit être en bons termes avec le pouvoir en place.

L’homme qui a su conquérir Alexandre Loukachenko est un ancien conseiller national thurgovien UDC de 61 ans, l’entrepreneur Peter Spuhler, qui a déclaré aux médias nationaux qu’il se sentait «plus Biélorusse que Suisse». 

Après avoir été PDG de l’entreprise, il préside depuis 2018 le conseil d’administration de Stadler Rails, où siègent plusieurs hommes d’affaires ainsi que des figures politiques: Doris Leuthard, et Barbara Egger-Jentzer, ex-conseillère d’Etat socialiste de Berne. 

Interrogé par la presse de Saint Gall en 2012 sur ses relations avec le chef de l’Etat biélorusse, Spuhler avait assuré: «Je le respecte en tant que chef d’Etat, rien de plus».

En Biélorussie, où les investisseurs suisses sont les bienvenus, comme Alexandre Loukachenko l’a répété, la présence de la Confédération pourrait rassurer les citoyens, par sa longue tradition humanitaire, de neutralité et d’engagement pour les Droits de l’Homme — qui lui font, de temps à autres, reprocher au pays de n’avoir toujours pas aboli la peine de mort. Dans les faits, les salariés des entreprises suisses au Bélarus n’ont pas grand-chose à en attendre. Olga Karach, militante biélorusse des droits de l’homme, exilée en Lituanie, le déplore: «J’invite les responsables de Stadler Rail à protéger leurs employés» contre les pressions des services secrets biélorusses, a-t-elle déclaré suite aux arrestations de la mi-août. 

En Suisse même, des voix s’élèvent du côté d’Amnesty International pour demander à Stadler Rail d’user de sa proximité avec le pouvoir et de sa position privilégiée pour aborder le sujet. 

Claudia Friedl, conseillère nationale PS de Saint Gall, appuie, à l’adresse de Stadler: «vous avez une responsabilité, envers les employés et leurs familles». 

Mais qui va s’imaginer qu’un chef d’entreprise va contredire un dictateur sur le territoire duquel il fait des affaires? 

«L’état excellent des relations bilatérales entre les deux pays»

«La Suisse considère que le potentiel économique du Bélarus ainsi que ses efforts en faveur de la stabilité de la région, déployés en particulier depuis le début du conflit dans l’est de l’Ukraine, sont des signes encourageants». C’est ce que l’on peut lire sur le site du Département Fédéral des Affaires Etrangères au sujet des relations suisso-bélarusses. 

Au chapitre de la coopération économique, le DFAE souligne que «les échanges commerciaux entre les deux pays ne reflètent pas encore leur niveau potentiel». «La Suisse importe principalement des pierres précieuses, des métaux et des produits agricoles, et exporte des machines, des produits pharmaceutiques, des véhicules, des avions ainsi que des métaux courants. Une trentaine d’entreprises ayant une connexion avec la Suisse sont représentées au Bélarus.»

Le volume des échanges commerciaux en 2019 représentait 196 millions de francs, en augmentation de 50% par rapport à l’année précédente et en plein essor depuis la levée des sanctions conjointement avec l’UE en 2016. C’est plus de 500 fois moins que le volume d’échanges avec l’Allemagne.

Récemment encore, les relations entre les deux pays se sont sensiblement réchauffées. En février dernier, Ignazio Cassis s’est rendu à Minsk pour ouvrir, coupe de champagne à la main, l’ambassade de Suisse.

La Confédération semble donc plutôt embarrassée par les événements qui secouent Minsk et le reste du pays. Dans un communiqué de presse du 11 août 2020, le DFAE appelle timidement au respect des droits humains, sans faire d’allusion à la fraude électorale. 

L’ambassadeur de Suisse en Biélorussie, l’historien de formation Claude Altermatt, use du langage diplomatique sur son compte Twitter pour raconter qu’il a assisté (et non participé) à un rassemblement d’opposants dans la capitale. 

«Berne n’est pas prête à abandonner Loukachenko» écrit le Basler Zeitung. Ignazio Cassis a bien téléphoné à son homologue bélarusse, Vladimir Makeï, mais pour régler une affaire très précise: le lutteur valaisan Tanguy Darbellay, établi en Biélorussie depuis un an, avait été arrêté à Minsk en marge d’une manifestation le 10 août. Il a été libéré le 14, ses proches n’ont pas connaissance de mauvais traitements. 

Les critiques se concentrent enfin sur le nouvellement créé Groupe d’amitié parlementaire suisso-biélorusse, présidé par Margret Kiener Nellen, ancienne conseillère d’Etat socialiste. Celle-ci a été décorée en mai dernier de l'Ordre de Francysk Skaryna (qui récompense des services rendus à la nation par les arts, la culture et l'histoire) pour sa contribution au rapprochement entre les deux pays, et a organisé, en juillet, un voyage du groupe dans plusieurs villes, largement couvert par la presse biélorusse. 

La neutralité, qui fait le prestige de la Suisse, est ici prise en otage par des intérêts bien compris et un grand embarras, au moment où le caractère infréquentable d’Alexandre Loukachenko frappe le monde et rend acrobatiques le silence et le statu-quo

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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