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ACTUEL / SUISSE

Le mystère du Coronagraben

C ’est la curiosité qui agite ces derniers jours la Confédération. Les cantons romands enregistrent quatre fois plus de cas de coronavirus et dix fois plus d’hospitalisations que leurs voisins alémaniques. En bons champions européens des contaminations au Covid-19, les «Welsch» sont pointés du doigt. La réalité est à la fois plus complexe et plus surprenante. Résumé des derniers épisodes.

Comme si la crise sanitaire, sociale, économique et psychologique ne suffisait pas, depuis l’annonce de la réintroduction de restrictions dans les cantons francophones, pour tenter d’endiguer la deuxième vague qui submerge les hôpitaux de Suisse occidentale, les tensions entre Romands et Alémaniques s’exacerbent. 

Emblématique de la circonspection avec laquelle on considère, entre autres depuis Bâle, la situation en Suisse francophone, le Basler Zeitung souligne ironiquement que nulle part ailleurs, dans le pays, qu’en Suisse romande, les mesures ne sont plus strictes... et que nulle part ailleurs, l’incidence du virus n’est plus élevée.

Tentatives d'explication

Le Coronagraben est l’objet de toutes les interrogations. «C’est un des mystères de ce virus», admet la responsable de la Section contrôle de l’infection de l’OFSP, Virginie Masserey. Les hypothèses fusent, des spécialistes au café du commerce, et les clichés y vont bon train. Mme Masserey évoque poliment des «facteurs culturels». 

Même question à Claire-Anne Siegrist, directrice du centre de vaccinologie aux HUG, dans le 19h30 de ce lundi 16. Mêmes hypothèses peu convaincantes, de l’aveu même de la spécialiste, qui soulève la différence de densité de population entre les deux régions. Elle dément l’existence d’une «particularité génétique» alémanique. En revanche, la piste culturelle aurait plutôt son assentiment. Les Romands seraient «plus inquiets», et donc plus enclins à consulter un médecin, à se rendre dans un centre de test aux premiers symptômes. Les Alémaniques, eux, auraient «confiance en la nature» et n’aimeraient pas «déranger le docteur». 

Question clichés, nous ne sommes donc pas sortis de l’ornière. 

Et cette pente est plutôt glissante. De là à dire que les Alémaniques sont plus propres, disciplinés, civilisés que les Romands — et les Français (nous y reviendrons), n’en parlons pas... — il n’y a qu’un pas.

Christian Dorer, rédacteur-en-chef du Blick, plus inspiré, évoque une divergence dans la perception du rôle de l’Etat fédéral: les Alémaniques n’accepteraient pas que l’Etat légifère dans la sphère privée, par exemple en limitant les réunions à 5 personnes, et auraient le souci de ne pas en arriver à de tels extrêmes. 

Mais sombre aussitôt: «Nous sommes adultes», pense-t-on en substance à Berne et à Zurich, «pas besoin de nous dire quoi faire».

Quoiqu’il en soit, aucune de ces explications n’est satisfaisante. Car, étonnamment, le Coronagraben ne sépare pas nettement la Suisse en deux de part et d’autre du tunnel du Lötschberg. Dans les cantons bilingues, alors que les mesures sont identiques, l’incidence du virus diffère grandement entre districts germanophones et francophones. On le constate en Valais, entre les districts de Viège et de Brigue d’un côté et ceux de Saint-Maurice, Sierre ou Martigny de l’autre. A Fribourg et Berne, même constat: il y a davantage de cas dans la Gruyère ou dans le Jura bernois...

L'œuf, la poule et les Français

On parlait déjà de Coronagraben au mois de mai, durant la première vague. «Romands et Alémaniques ne vivent pas la même crise», titrait alors la RTS. Pendant l’été, le fossé s’est estompé: rien de tel qu’un ennemi commun pour faire la paix. Car, par des petites piques sur les réseaux sociaux et des explications simplistes, le Coronagraben exacerbe les tensions entre Suisses et Français.

Les frontaliers français sont-ils responsables des foyers d’infection genevois, vaudois, valaisan et jurassien? Ou l’inverse? Cela revient à poser la question de l’œuf et de la poule. Les départements français les plus touchés par le virus, et où la surcharge hospitalière est la plus forte, sont la Savoie, la Haute-Savoie, l’Ain et le Rhône. Faut-il imputer cela à la circulation des frontaliers, dans le sens France-Suisse, ou au tourisme d’achat, dans le sens Suisse-France... qui a infecté qui? Côté français, on blâme les autorités vaudoises et genevoises pour ne pas s’être alignées sur les mesures françaises. Alors même qu’au mois d’octobre, avant le deuxième confinement français, le taux d’incidence du virus était plus fort dans le Rhône qu’à Paris, la Suisse imposait une quarantaine aux voyageurs venant de Paris, et pas à ceux qui circulaient sur la ligne Lyon-Genève. 

Côté suisse, on s’accorde généralement à expliquer en partie le Coronagraben par la proximité immédiate des cantons francophones avec la France. 

Il est certain que le choix de l’économie, comme cela est perçu en France, apparaît cynique et risqué, comparé au confinement strict imposé une nouvelle fois par Emmanuel Macron le 28 octobre. 

Le fédéralisme en question

Interrogée par Benjamin Weinmann sur Watson, Lisa Mazzone, Conseillère aux Etats genevoise (Verts), qui vit aussi à Berne, tente de relativiser: «A l'heure actuelle, la Suisse romande est tout simplement plus touchée que les autres régions. Mais cela peut encore changer.»

Plus largement, la Conseillère aux Etats appelle au retour de l’unité étatique dans la gestion de crise, comme ce fut le cas au printemps, où tout le territoire était soumis aux mesures édictées par le pouvoir fédéral. 

«Cacophonie, mesurettes», les Romands plaident plutôt pour la centralisation et pointent «l’irresponsabilité» de leurs voisins. Les Alémaniques, eux, déplorent l’incohérence fédérale, car les Romands viennent naturellement outre-Sarine profiter des cafés et des terrasses.

Dans les colonnes «opinion» de la NZZ ce 17 novembre, Thomas Held, sociologue, et Georg Kohler, professeur émérite de philosophie politique à Zurich, comparaient la situation de la Suisse et de l’Allemagne, deux Etats proches en bien des points. 

Ils soulignent que la situation alarmante de la Suisse pourrait être liée à un épuisement du fédéralisme. Les «institutions traditionnelles», avancent-ils, héritées du XIXème siècle, ne peuvent pas répondre à une crise moderne: elles sont inefficaces dans un pays où les aires urbaines sont connectées «en réseau» à l’échelle nationale et internationale. «L’esprit cantonal freine et ralentit l’action conjointe entre les unités fédérales», surtout «lorsque l’accélération des contrôles ou des réglementations se heurte à une maxime de responsabilité personnelle et privée». 

«De ce point de vue, concluent-ils, il fait partie de la responsabilité d’un citoyen libéral — avec confiance dans la raison démocratique du gouvernement — de renoncer pendant un temps à la liberté de l’arbitraire individuel.»

Que dire de cette nouvelle vague d'aspiration à la centralisation? Tentative de détourner le regard des services de réanimation, des artisans en difficulté, des personnes isolées en détresse, ou question existentielle pour l'avenir des structures politiques suisses? Pour l’heure, les transferts de patients romands vers Berne ou Zurich fonctionnent, et l’on veille même à ce qu’un interlocuteur francophone soit présent auprès des malades à leur sortie du coma. Il s’agit, à tout prix, d’éviter de devoir «trier» les patients. L’Académie de médecine appelle à rendre systématique cette solidarité nationale. Mais du côté des gouvernements cantonaux, une question taraude: le jour où un service de réanimation zurichois devra choisir entre un patient genevois et un patient zurichois, qu’arrivera-t-il? Quel critère commandera la solidarité? 

Dernière question, et non des moins révélatrices: si «l’union sacrée», comme on aime à dire côté français, doit être de mise, cela pourrait entraîner aussi une solidarité financière entre cantons alémaniques et romands. «Très difficile», euphémisent les premiers. 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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