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ACTUEL / Liban

Le Hezbollah, entre résistance armée et enseignement social

D epuis 25 ans, le parti chiite libanais construit ses écoles et développe ses instituts d’études supérieures. Actions philanthropiques dans un pays aux infrastructures insuffisantes? ou consolidation de son idéologie par de nouvelles institutions? Les «écoles du Hezbollah» semblent dans tous les cas être protégées comme un secret d’état.

«Si nous sommes aussi compliqués d’accès, c’est que nos écoles sont toujours analysées d’un point de vue politique et non pas académique», argumente l’interlocutrice du service de presse du Hezbollah. Avant de renchérir: «Même nos hôpitaux ont été mis sur la liste des organisations terroristes. Nous sommes paranos sur notre communication car nous ne voulons pas être vu ainsi. Et puis, on ne sait jamais. Vous êtes peut-être un agent du Mossad.»

Par la voie officielle, impossible d’obtenir une quelconque information. Les «écoles du Hezbollah»? «Non, je n’en ai jamais entendu parler.» Voilà la réponse unanime dans les quartiers du «Beyrouth-Est», le «Beyrouth chrétien». Au Liban, alors que le Hezbollah est bien connu pour fournir et organiser une grande partie des infrastructures présentes dans les quartiers sud et paupérisés de la capitale, son action éducative reste largement inconnue.

La main droite sur le cœur

Le rendez-vous a été obtenu avec difficulté. De son nom et de sa position, il ne dira rien. L’homme est calme. L’expression, indéfinissable. La tête est droite, la barbe grisonnante est parfaitement taillée. Assis au fond de son fauteuil, sous le portrait de Hassan Nasrallah, il nous salue la main droite sur le cœur. Puis, allume une toute fine cigarette, de sa main ornée d’une bague à l’imposante pierre orange. «Le Hezbollah est un parti politique élu du peuple, qui comprend différentes composantes et qui est très différent de l’image de combattants et de tueries véhiculée en Europe», tient-il à préciser avant de répondre à la première question de l’entretien.

Portrait de Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, suspendu dans le salon d'une famille partisane. © Sophie Woeldgen / Bon pour la tête

Puis, commence son explication. Différentes associations sont liées au Hezbollah, le «Parti de Dieu». Elles sont indépendantes administrativement, mais le choix de leurs dirigeants est «influencé par le parti». Deux associations s’occupent principalement de l’enseignement. L’association al-Imdad et l’association pour l’Education et l’Enseignement. Cette dernière chapeaute notamment les trente-trois écoles al-Mahdi, du nom du dernier des 12 imams vénérés par les chiites. Cela représente approximativement 50’000 élèves entre 4 et 18 ans, assure-t-il. Leur particularité?

«Ce sont des écoles normales aux frais de scolarité réduits. Elles répondent à un besoin car les écoles publiques au Liban ne sont pas fiables. Selon les régions nous avons les taux de réussites aux examens nationaux les plus élevés», relève-t-il, non sans fierté. «L’alternative sont des écoles privées très chères et commerciales.» 

L’accès à ces écoles n’est pas limité aux membres du parti. Il y a des élèves de toutes confessions qui y sont scolarisés, raconte l’interlocuteur avant de préciser: «Il n’y a pas d’éducation à la pensée du Hezbollah en tant qu’idéologie politique. Mais il y a une éducation religieuse.»

Quant à l’association al-Imdad, elle travaille en coopération avec celle des écoles al-Mahdi. Elle s’occupe notamment de l’école de l’Imam Khomeini, en partie réservée aux enfants handicapés. L’association subventionne aussi les élèves des écoles al-Mahdi qui sont dans le besoin. Le financement provient «du Khums, littéralement “le cinquième”, soit les 20% d’impôts payés par les chiites sur ce qu’ils peuvent épargner. Et comme al-Imdad est en quelques sortes rattachée à l’association mère Imdad Hassan Khomeini basée en Iran, cette dernière lui apporte une aide matérielle et financière», explique l’homme.

Liberté d’enseignement

Dehors, il fait noir depuis longtemps. Les verres de thé sont vides, les femmes arrivent avec le café. Clémentines, bananes, et grenades colorent la table. Tout à coup, des bruits retentissent. Des cris résonnent. Une centaine de jeunes sont spontanément descendus dans la rue quelques heures après l’annonce de Donald Trump sur Jérusalem… la politique, ici, ne s’absente jamais bien longtemps du quotidien.

Ahmad Jammal, Directeur général de l'enseignement supérieur, dans son bureau. © Sophie Woeldgen / Bon pour la tête

Au pays du cèdre, les accords de Taëf, qui mettent fin à la guerre civile en 1989 assurent «le principe de la liberté de l’enseignement conformément à la loi et aux règlements en vigueur» tout en soulignant «la protection de l’enseignement privé et le renforcement du contrôle de l’Etat sur les écoles privées et sur le livre scolaire». Ahmad Jammal, Directeur général de l’enseignement supérieur, considère que la religion dans les écoles n’a pas tant d’importance.

«Il faut arrêter de parler du religieux. Toutes les écoles sont obligées d’appliquer le programme libanais, les livres scolaires doivent être validés. Il n’y a pas de système éducatif spécial, par communauté.»

Pour lui, le sectarisme des communautés ne provient pas de l’orientation confessionnelle d’une institution scolaire mais du manque de mélange de la population. De plus, «nous sommes dans une société à mentalité orientale, les familles gardent beaucoup d’influence».

Pourquoi donc les écoles prennent-elles une étiquette politique? Catherine Le Thomas explique dans Les écoles chiites au Liban. Construction communautaire et mobilisation politique que «nombre d’écoles indépendantes ou de petites associations ont rejoint le cercle des écoles du Hezbollah pour y trouver ressources et protection, et pour y bénéficier en particulier d’une formation pédagogique pour leurs enseignants». En effet, le faible niveau des écoles publiques libanaises justifie sa faible fréquentation. Environ 60% des élèves libanais sont scolarisés dans le privé.

Cible facile

La soirée se prolonge, les rues se sont calmées. Le mot d’ordre est à l’apaisement. Entre temps, la discussion se concentre sur la place du sport faite par le Hezbollah aux étudiantes. Terrains fermés, hermétiques à un quelconque regard extérieur. Les femmes ne participent pas aux championnats nationaux. Quant aux hommes, leur club de foot, al Aatied est «double fois champion du Liban. Ils représentent donc leur pays aux championnats des clubs d’Asie».

Le Hezbollah propose également des écoles supérieures. Les écoles techniques du prophète Rassoul offrent différentes spécialités: électricité, informatique, électronique,… La principale spécialité de l’Université du Rassoul, quant à elle, est l’école d’infirmiers et d’infirmières. Le bâtiment est situé face à l’hôpital du Rassoul, et à «son service de chirurgie cardiaque aux 260 opérations à cœur ouvert annuelles, élu numéro un au Moyen-Orient», raconte notre interlocuteur, toujours aussi droit dans son fauteuil. Les bâtiments sont flambant neufs mais impossible d’augmenter le nombre d’étudiants. «Des bâtiments plus importants et bien délimités sur le modèle universitaire classique seraient une cible bien trop facile pour Israël lors de sa prochaine attaque», ajoute-t-il.

Université mixte, au hidjab non obligatoire, aux bourses disponibles. Voilà à quoi ressemble une université du Hezbollah – de l’extérieur du moins. Trois barrières anti-voitures piégées, les interminables barricades, les fouilles au corps et la confiscation systématique de l’appareil photo ramènent rapidement à la réalité. Et à sa frustration de ne pouvoir pénétrer l’université d’un pas sans autorisation.


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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