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ACTUEL / Carnet de bord

La poe rava, un cadeau de la nature


Texte et photos de Stephan Engler


Survol de Tahiti. © 2018 Bon pour la tête / Stephan Engler

Le soleil commence à peine à se lever sur Papeete, et c’est déjà l’heure du départ pour l’aéroport de Tahiti Fa'a'ā. A cette heure matinale, la route, seul moyen de transport terrestre est encore fluide. Pendant notre trajet, notre discussion tourne bien sûr autour des perles de Tahiti, nous sommes impatients de découvrir leurs secrets, car jusqu’à présent nous les avons seulement admirées en vitrine, surtout Arlette… Après un court trajet avec notre taxi favori piloté par Bernie, nous arrivons dans la zone commerciale de l’aéroport. Sur le tarmac, il y a un seul avion-cargo gris qui reprend son souffle, devant lui Gérard nous accueille, c’est le pilote privé de Robert Wan le roi de la perle de Tahiti. Près de nous, deux autres personnes, chercheurs au CRNS nous dit-on, attendent également les consignes pour le vol. La routine feutrée des check-in habituels n’a pas cours ici, tout se fait debout dans le hangar en tôle. Le plus original c’est que non seulement nos bagages sont pesés sur une grande balance, mais nous aussi! Cela permet de charger l’avion au maximum de ces capacités en fret pour ce vol hebdomadaire, m’explique Gérard avec sa volumineuse moustache. Ensuite, tout va très vite, la grande partie de la cargaison est déjà dans l’avion et nous sommes priés par le copilote d’aller rejoindre nos places rapidement afin de ne pas perdre de temps. Dans l’avion, quelques travailleurs chinois somnolents sont déjà installés au fond de l’appareil, nous prenons place plus à l’avant dans des sièges fatigués pour les 4 heures de vol prévues. 

La ferme perlière. © 2018 Bon pour la tête / Stephan Engler

Le vol se déroule bruyamment, mais sans encombre, accompagné sans cesse du bruit des hélices et les quelques essais de discussions entre passagers. Depuis le départ de Tahiti, la vision limitée depuis notre hublot se résume à de nombreux nuages blancs qui naviguent entre ciel et océan. Quelques fois, nous distinguons quelques atolls lointains. La monotonie du vol s’achève avec l’atterrissage à Marutea Sud en douceur, grâce aux qualités de Gérard, ancien pilote de ligne ainsi que d’une piste étonnement bien entretenue. Après avoir quitté sans regret notre avion et surtout nos sièges, nous sommes attendus devant une des petites maisons par Eric, le responsable de la ferme perlière. Après une rapide installation dans nos minuscules habitations prévues pour les visiteurs, Eric nous donne des explicatifs sur cette île privée exclusivement dédiée à la culture de la perle. Il nous demande de nous approcher, et nous montre dans sa main quelques perles récemment récoltées, elles sont splendides! Elles captent la lumière et dévoilent leurs couleurs très denses. Contrairement à une idée reçue, elles ne sont pas toutes noires. Pour nous les plus belles sont vertes ou dorées. Leurs formes peuvent également varier, les plus chères sont des sphères parfaites, mais les perles moins rondes plus naturelles ont un charme certain. Pour nous c’est extraordinaire, d’être sur un atoll de 112 km2 sur lequel, la présence humaine se limite uniquement à quelques bâtiments situés sur deux lieux stratégiques.

Pendant plusieurs jours, nous naviguons dans le lagon, entre les différents lieux de cette culture pas comme les autres. Le soir venu, la proximité de nos habitats respectifs qui ressemblent curieusement à des maisons de jardins, nous permet de sympathiser avec Marthe Rousseau du CNRS. Ses explications claires et précises nous sont d’un grand secours. Cet atoll fermé a été judicieusement choisi pour son éloignement et la qualité de son eau qui influe fortement sur la croissance de la Pinctada margaritifera. Pour récupérer les minuscules huîtres (naissains), les hommes posent des collecteurs, ensuite elles sont récupérées (seulement 30% survivent pendant la 1ère année) et remises à l’eau dans des nasses au milieu du lagon afin qu’elles grandissent jusqu’à l’âge de 2 ans et demi. C’est à ce moment-là que l’expert introduit un nucleus (greffon) dans l’huître qui normalement produira une perle dans les 18 à 24 mois. C’est un vrai travail de patience, et de précision: beaucoup de facteurs peuvent compromettre le résultat espéré. Pour finaliser un collier haut de gamme, les couleurs des perles doivent correspondre exactement, cela demande jusqu’à dix ans de patience aux bijoutiers experts pour trouver les perles rares aux couleurs souhaitées.

Contrôle des naissains. © 2018 Bon pour la tête / Stephan Engler

Quelques jours plus tard, c’est déjà le retour pour Tahiti. Le vol se déroule de manière similaire, nous sommes tous perdus dans nos pensées. C’est fascinant d’avoir vu le travail de cette ferme perlière de près, cela nous permet de comprendre le prix élevés des vraies perles de Tahiti.

Après une nuit passée à Papeete, c’est l’heure de mon dernier rendez-vous dans ce monde méconnu de la perle, et cette fois-ci avec le grand patron Robert Wan lui-même qui, de notoriété publique, n’aime pas beaucoup les interviews ou séances photos. Le quartier général de ce royaume très discret se situe près du port dans un bâtiment anonyme en béton. Après avoir passé la sécurité avec succès, c’est un accueil très professionnel qui m’attend de la part de sa fille. Elle me précède dans les couloirs jusqu’au bureau, ou plutôt l’étage réservé au patron. C’est un homme sérieux et pressé qui me reçoit, assis dans son fauteuil. Quelques rares images plus tard, il repart déjà pour ses activités.

Ouverture complète d’une huître pour contrôle de qualité. © 2018 Bon pour la tête / Stephan Engler

Ensuite, je termine ce reportage dans une grande pièce avec quelques images de collier monté, mais surtout avec une partie de la dernière récolte sortie des coffres forts pour cette occasion. Pendant toutes mes photos, je sens la présence de sa fille derrière mon épaule, qui surveille mes faits et gestes. Cela est compréhensible étant donné la valeur de ces perles d’exception.

Depuis, chaque fois que passe devant une bijouterie, quand je regarde les perles exposées derrière les vitrines, j’ai une pensée pour ces hommes du bout du monde.

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Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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