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EDITO / Suisse

La neutralité, cette farce!

V ous pensiez le Conseil fédéral aux ordres du Parlement? Minute, papillon. Le Conseil national s’est prononcé pour une ratification rapide du Traité de l’ONU sur l’interdiction des armes nucléaires, signé par 122 pays sur 192, dont la Suisse. Qui, soit dit en passant, a beaucoup agi pour sa mise en œuvre. Or, les Sept sages n’en feront rien. Ils se donnent jusqu’à fin 2020 pour «réfléchir». Pourquoi? Pour ne pas déplaire aux puissances nucléaires, Etats-Unis et France en tête. Un signe. Parmi d’autres.

Avez-vous remarqué que l’UDC, dans ses diatribes, parle beaucoup moins qu’avant de neutralité? Elle lui préfère le terme de souveraineté. Elle suit – ou suscite? – l’évolution de ces derniers temps de la politique étrangère helvétique. 

Dès son entrée en fonction, Ignazio Cassis, le chef du département des Affaires étrangères, a surpris en critiquant l’UNRWA, l’organisation de l’ONU en charge des réfugiés palestiniens. Il s’alignait mot pour mot sur l’argumentaire du gouvernement israélien et de Trump. L’idée n’est pas sotte en soi. Il serait temps qu’une solution durable et réaliste soit trouvée pour les populations déplacées lors de la création de l’Etat d’Israël. Mais ce suivisme a troublé nombre de diplomates pour qui la neutralité c’est à la fois réaffirmer le droit à l’existence de l’Etat juif, et de prôner le droit des Palestiniens à obtenir le leur à ses côtés. On en est loin, puisque Netanyahu, dans sa campagne électorale, en quête des voix de l’extrême-droite, promet d’annexer totalement la Cisjordanie. Au mépris de toutes les lois internationales. 

A cela s’ajoute l’affaire d’un autre traité onusien, également mijoté avec l’aide de la diplomatie suisse à New York: celui-ci pose quelques principes humanitaires face au phénomène migratoire. Sans aucune obligation, en total respect de la politique de chaque pays. 152 pays sur 165 ont voté en sa faveur lors de la réunion de Marrakech en décembre passé. Une quinzaine, dont les USA, Israël, l’Italie et plusieurs pays de l’est européen se sont abstenus ou ont retiré leur accord. Parmi eux, la Suisse qui fut l’un des principaux artisans du texte! Là encore, Cassis a mis son veto, suivant le désir de l’UDC. Rompant avec une longue tradition de défense des droits de l’homme. 

De cette tradition, la direction de la diplomatie ne s’en embarrasse plus. La raison d’Etat prime, ou plutôt ce qu’on croit l’être. Le département préfère ajouter à son groupe restreint de réflexions sur sa politique des dix prochaines années, des représentants de ABB et SwissRe. La ligne se dessine. Outre la question européenne qui reste plus floue que jamais, la Suisse s’efforcera de ne pas déplaire aux Etats-Unis et à Israël et prendra en compte, en priorité, les intérêts de ses multinationales. Ce qui d’ailleurs sera parfois difficile à concilier si l’on considère le cas de l’Iran, à maudire selon Trump et Netanyahou, où les Suisses aimeraient cependant développer leurs affaires. 

La neutralité suisse a toujours été à géométrie variable. Par exemple, ces dernières années, l’aviation helvétique a participé à plusieurs reprises à des manœuvres de l’OTAN au large de la Suède, aux abords de la Russie. Cela dans le cadre du «Partenariat pour la paix», le cercle des amis de l’OTAN dont la Suisse fait partie. Plus généralement, elle développe des échanges plus ou moins affichés avec les Etats-Unis et Israël dans le domaine du renseignement et de l’armement.

On peut juger cette politique réaliste. Ou pas. On peut décréter la neutralité désuète. Ou pas. Mais lorsque celle-ci fleurit les discours officiels et que les faits la démentent, il y a malaise. Chez nos interlocuteurs, qui voient là une perte de crédibilité. Et chez nous, où l’on commence à se dire que ces Messieurs-Dames du pouvoir nous enfument. Et se moquent de nous. 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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