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ACTUEL / On joue à quoi?

La grande peur dans la montagne

A lors que tout semble bien aller, les marchés financiers sont inquiets. Inquiets de ce qu'ils ne comprennent pas. Ils s'alarment donc de ce qu'ils saisissent. A commencer par la hausse des dettes dans les pays émergents, par les crises turque et argentine. Et donc, ils se précipitent à nouveau vers la Suisse. Une ânerie qui risque de coûter très cher à beaucoup de monde, à commencer par vous et moi.

En 1926, Charles-Ferdinand Ramuz racontait dans La grande peur dans la montagne comment un village montagnard a été anéanti par une lave torrentielle provoquée par la libération d'une poche d'eau dans un glacier. Mais ce désastre n'était que la conclusion tragique d'une mise en scène autrement plus complexe, celle des croyances et des peurs que peut développer une communauté confrontée à des phénomènes naturels qui la dépassent et que divise la recherche d'une réponse.

Les marchés financiers sont aujourd'hui semblables aux bergers et vachers d'antan décrits par le grand écrivain romand. Ils s'effrayent de phénomènes qu'ils peinent à comprendre, mais ne font strictement rien pour échapper à la destruction que l'on sait inéluctable sans avoir la moindre idée de quand ni pourquoi elle se produira. Mais tétanisés par la peur, ils prennent, collectivement, des décisions aux effets destructeurs, notamment pour nous, en Suisse.

Victimes

La grande peur, c'est la dette. Enorme, elle n'a fait que gonfler depuis la grande crise financière qui a provoqué la faillite de la banque Lehman Brothers il y a dix ans et précipité la finance au bord de l'abîme. Hier, sa victime était la Grèce. Aujourd'hui, ce sont la Turquie et l'Argentine.

La première a financé sa folle croissance économique de ces dernières années en s'endettant à court terme, quitte à faire surchauffer l'économie. Aujourd'hui, son autoritaire président Recep Tayyip Erdogan refuse d'en assumer les conséquences et ne veut pas relever les taux d'intérêt. Conséquence: les marchés s'alarment d'une possible perte de contrôle, qui entraînerait une insolvabilité générale. On prête donc moins aux entreprises turques, ce qui fait chuter la monnaie, la livre, plongeant le pays dans la spirale du malheur.

Dans le cône sud de l'Amérique du sud, la population n'a pas attendu que la croissance surchauffe et déraille pour s'inquiéter de ses conséquences:  Dame, c'est qu'elle reste traumatisée par l'effondrement économique de 2001, qui avait ruiné une grande partie des Argentins suite à des décisions de politique économique irresponsables. Aussi, face à l'augmentation de la dette ces derniers mois, elle s'est dépêchée de sortir ses économies, provoquant là aussi une chute de la monnaie nationale, le peso.

La Turquie et l'Argentine étant deux pays importants (respectivement 17e et 21e économie au monde par la taille du PIB, tous deux sont comparables à la Suisse, qui occupe la 20 place), elles sont vues par les milieux financiers comme des signaux avancés des problèmes que pourraient bientôt rencontrer d'autres pays très endettés: le Mexique, l'Inde, l'Afrique du sud, l'Egypte, le Brésil... Autant de pays qui empruntent à court terme (moins d'un an) parce que c'est plus facile et ça coûte moins cher, et qui comptent sur leur capacité à rembourser leurs dettes en empruntant à nouveau. Or, la capacité de ces pays est liée à la bonne marche de leurs économies, lesquelles sont basées sur des monnaies indexées sur le dollar. Mais comme le dollar monte, les exportations de ces pays renchérissent, ce qui les rend moins attractives, et provoque par conséquent un ralentissement de leur croissance. D'où les inquiétudes des investisseurs internationaux sur leurs capacités futures de pouvoir rembourser leurs emprunts... Bref, l'amorce d'une spirale néfaste n'est pas très loin.

«Tout va bien... »

On en n'est pour le moment qu'au stade des hypothèses. Et pourtant les marchés ont peur. Certes, les bourses continuent de monter, la croissance est forte, voire en plein boom (un vigoureux 2,9% aux Etats-Unis, un dynamique 2,2% en zone euro, et même un explosif 3,4% en Suisse), mais on se joue des scénarios, des «et si...». Début août, les marchés boursiers ont éternué à la lecture du Financial Times, qui révélait un rapport confidentiel de la Banque centrale européenne disant que beaucoup de banques du continent (surtout les espagnoles et les françaises) avaient massivement prêté à la Turquie.

Ce sentiment de «tout va bien, Madame la marquise», ou de «danse sur un volcan» est alimenté par la crainte millénariste de l'Anniversaire le plus traumatique de la planète finance, la faillite de la banque d'affaires de Wall Street Lehman Brothers, le 15 septembre 2008. Vous pensez donc: juste au moment où l'on célèbre le plus long marché boursier haussier aux Etats-Unis depuis la dernière guerre mondiale. Autrement dit: ça ne peut pas durer, il faudra bien que quelque chose craque. Quoi? On ne sait pas. Donc, ce sera la dette des pays en développement.

Le risque helvétique

La conséquence de cette absurdité se lit tous les jours depuis deux semaines sur les marchés des changes: le franc suisse s'est remis à monter face à l'euro. Pourquoi? Parce qu'il est vu, toujours, comme la valeur refuge par excellence. Et que certains investisseurs, souvent bien Suisses, préfèrent mettre leurs sous bien au chaud au pays du Réduit national financier plutôt que de faire leur métier en prenant des risques. Il y a deux mois, l'euro valait 1,16 francs. Aujourd'hui, il n'en vaut plus que 1,12.

Or, cette hausse c'est le cauchemar de la BNS, qui se bat depuis des années pour la freiner, faute de pouvoir l'empêcher. Elle a dépensé des centaines de milliards de francs pour acheter des euros et éviter une montée en flèche du franc, ainsi que rendre les exportations suisses (50% du revenu national) inabordables pour le reste du monde.

Il y a cependant une vérité qu'ils oublient, ces si peu courageux investisseurs à la recherche de la sécurité absolue: en matière de dettes, la Suisse fait très fort. Elle est très bien classée au plan mondial. L'Etat est certes très peu endetté (32% du PIB, un record de modestie pour un pays développé). Pas les ménages. Comme BPLT vous l'a déjà expliqué (24 mai 2018), ils doivent 842 milliards de francs à la banque. Soit 128% du PIB. Un record mondial. De risque. Surtout si cette pyramide s'effondre au cas où les gens perdaient massivement leur emploi pour cause de franc insupportablement trop fort, et s'avéraient par conséquent incapables de payer les intérêts et de rembourser leurs emprunts. Ramuz avait raison: la conclusion de La grande peur dans la montagne, c'est chez nous qu'elle risque bien de se passer.

Yves Genier

Journaliste économique depuis le milieu des années 1990, historien de formation, Yves Genier est particulièrement int...

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