keyboard_arrow_left Retour
Carte postale du Tadjikistan #2

La capitale, Douchanbé

L e 29 juillet dernier, des touristes à vélo, dont un cycliste suisse, étaient massacrés au Tadjikistan. L’Etat islamique revendiquait l’attaque. Après cette tragédie, c’est un pays oublié qui soudainement, se retrouve sous les feux de l’actualité. Au carrefour des civilisations russe, persane, turque et mongole, tout en crêtes et en ravins, il exhale la poésie malgré un rude quotidien. Tadjikistan, qui es-tu? Esquisse très subjective d’une amoureuse du pays…


Céline Yvon

Auteure active dans la coopération internationale


Peu de villes sont si attachantes et rebutantes à la fois. Ville, parce que les Soviétiques des années 1930 l’ont voulu – pas question de déclarer capitale un centre urbain préexistant, il s’agissait de bâtir un monde nouveau, révolutionnaire – celle qui, au tournant du siècle passé n’était qu’un petit bourg sans importance se démène aujourd’hui comme elle le peut pour se maintenir au rang de capitale. Capitale d’un pays dont le nom n’évoque pas grand-chose à pas grand monde, Douchanbé a été dotée à la hâte de musées, de bibliothèques et de monuments à la mémoire de la Grande Guerre Patriotique2. Depuis l’indépendance des années 1990 et la montée en puissance du Dieu Kitsch, les colonnes en stuc s’y reproduisent comme des lapins tandis que la couleur des façades y vire au pastel. Douchanbé, bonbonnière d’Asie centrale. Bonbonnière de mouchoir de poche, il va sans dire, car passé le fier quartier des ministres et des expatriés, le gris reprend ses droits et la ville retourne à la poussière.

Boiseries refaites du plafond d'une Tchaikhana (maison de thé), Duchanbé. © Céline Yvon


Les artères de Douchanbé sont tirées au couteau. Droites, larges, elles sont bordées de peupliers encore sonnés d’avoir survécu à un périlleux voyage. Nourris à l’infini monotone des plaines russes, véritables balalaïkas de l’âme slave, les peupliers se sont en effet retrouvés ici, entre deux pans du Pamir, au gré d’une incongrue affirmative action dont les Soviets étaient friands. Pour Moscou, l’intégration de l’URSS passait aussi par la botanique. Voila donc nos feuillus à suer sous le soleil centre-asiatique, balisant toute une région de leurs silhouettes élancées, dodelinant doucement dans la brise. On aimerait les imaginer déprimés, un brin nostalgiques ou du moins, vaguement chiffonnés – que nenni. Les peupliers frémissent fièrement au soleil, ils ont avalé la couleuvre du Parti. A leur pied, on goûte une pénombre rare et précieuse. Par plus de 40 degrés à l’ombre de juin à septembre, ces arbres sont la seule explication au fait que l’on marche encore beaucoup, dans les rues de Douchanbé. Les hommes vaquent bras dessus bras dessous entre deux pauses – longues, les pauses – tandis que les femmes s’activent, portant ou poussant des balluchons dont parfois, des jambes s’échappent pour faire quelques mètres toutes seules. Les enfants sautent d’une ombre à l’autre et jouent à cache-cache avec la lumière. Les oiseaux piaillent, entre deux siestes, et les chiens s’étirent, longuement. Sous les peupliers, dans les rues de Douchanbé, il y a comme une ébauche de bonheur.


Route pour Varzob, à la sortie de Duchanbé, où l'on vient chercher l'air frais lors des journées torrides d'été. © Céline Yvon


Pour la beauté, c’est plus compliqué. Douchanbé a beau se lover dans un écrin – égrenons vite fait et pour la bonne forme: les montagnes du Pamir qui dominent majestueusement la ville, les rivières dont le lit, sauvage, ravit immanquablement tout Européen, les herbes folles qui partout, grignotent le goudron – la capitale du Tadjikistan a une beauté inaccoutumée. D’abord, il y a les rejetons du fonctionnalisme soviétique, ces colonnades néo-classiques qui glorifient l’Etat interventionniste. Si ce n’est qu’à petit pays, petites colonnes – avec à la clé, mairies ma foi un peu rikiki. Ensuite, il y a eu l’obsession de la construction nationale et la redécouverte des héros passés: Ismoil Somoni, fondateur de la dynastie des Samanides, a ainsi hérité d’une statue haute de 25 mètres couverte de jolies feuilles dorées. Et depuis le vingtième anniversaire du pays flotte sur la ville le plus haut drapeau du monde – 165 mètres et un œil vigilant gardé sur les habitants. Finalement, il y a les expérimentations architecturales plus récentes: business-centres construits à la vas-vite, kilomètres de vitres teintées et espace public qui clignote au rythme des loupiotes déchaînées – roses, jaunes ou violettes, car le blanc, ce serait bien trop ennuyant. Dans ce décor improbable vaquent les femmes tadjikes et leurs amalgames dentaires en or – une assurance-vieillesse; les tuniques aux couleurs criardes – on aime ici les vêtements joyeux; les moustaches gominées – la barbe est interdite; les dentelles en polyester véritable – c’est pratique et cheap.

De deux choses l’une: soit l’URSS, passée maître en ingénierie sociale, est parvenue à annihiler tout sens esthétique chez l’Homo Sovieticus et ses descendants – soit le relativisme absolu règne en matière de goûts et couleurs.


2 Terme par lequel les Soviétiques désignaient le conflit qui a opposé l’URSS à l’Allemagne nazie lors de la Deuxième Guerre Mondiale.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR