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ACTUEL / LECTURE

L’avenir apocalyptique des médias. Vraiment?

L e titre est attrayant: «Histoires des médias. Des signaux de fumée aux réseaux sociaux, et après». Attali nous apprend moultes choses sur les rouages de l’information à travers les âges, des plus rudimentaires aux plus sophistiqués. Il réfléchit au paysage d’aujourd’hui qui l’inquiète. Mais il devient catastrophiste quand il imagine l’avenir. A tort ou à raison? Ou les deux?

Sur la base d’une documentation considérable, l’auteur prolixe dessine, d’une plume alerte, l’histoire longue de la transmission des messages. C’est passionnant. Ne citons que la piquante invention des marchands vénitiens qui correspondaient entre eux à travers l’Europe dès le XIVème siècle et qui se mirent à vendre à des correspondants privilégiés leurs lettres d’information, les «avvisi», les newsletters de l’époque. Ce qui valut d’ailleurs souvent à leurs auteurs la redoutable colère des princes et papes que gênaient telle ou telle nouvelle. En 1570 Pie V rappelle aux «novellanti» qu’il leur est interdit de critiquer l’Eglise et fait exécuter peu après un certain Niccolo Franco, plumitif un brin trop critique. La révolution de l’imprimerie bouleverse la communication. La propagande religieuse et politique déferle, plus que l’information. Et c’est là une constante d’hier à aujourd’hui: les puissants décident ce que le peuple a le droit de savoir. Le combat pour la pensée libre sur papier commence aux Pays-Bas, puis en Grande-Bretagne, puis aux Etats-Unis. Et se prolonge ailleurs. Contre vents et marées. Mais il faut admettre que nulle part la liberté de presse n’a vraiment fait l’histoire, même dans le foisonnement des opinions. Les dictateurs ont toujours su la museler à temps. En revanche, les journaux ont fait naître des fortunes partout en Europe. Plusieurs titres français, avant 1914, tiraient à plus d’un million d’exemplaires.

La presse a bien résisté à la concurrence de la radio et de la télévision. Elle fut ensuite blessée, souvent à mort, par internet les réseaux sociaux.

Plusieurs titres français, avant 1914, tiraient à plus d’un million d’exemplaires. Dont Le Petit Journal, quotidien parisien. Ici la Une du 21 mars 1915. © BNF

Pour Attali, les quotidiens vont disparaître. Et la télévision émigrer sur plusieurs plateformes. Est-ce si sûr? Dans plusieurs pays d’Asie où pourtant le digital est roi, des journaux subsistent très bien. En Allemagne nombre d’entre eux, les régionaux notamment, ne se portent pas mal du tout. Et la plupart déclinent des versions sur le net qui captent de plus en plus d’abonnés. Certes la publicité tend à les déserter. Mais après tout, cette prospérité due aux annonces n’a été, dans l’histoire de la presse, qu’un chapitre assez court, pas toujours aussi florissant que dans les décennies glorieuses de la seconde moitié du XXème siècle.

L’éclatement total des canaux de communication, utilisés massivement à des fins commerciales, crée un paysage chaotique. Pour y voir clair, il importe de connaître ses mécanismes. Et Attali a raison de souligner l’importance décisive de l’enseignement sur ce sujet dans les écoles. Mais cette profusion inouïe de mots et d’images condamne-t-elle vraiment l’humanité au décervelage? Pas sûr.

Là, je ne suis pas aussi pessimiste que cet ouvrage. Il arrive un moment, dans l’abondance immaîtrisée, dans le désarroi, où surgit un besoin de repères. De refuges de la raison et de la réflexion. Et c’est là que le journalisme, le vrai, peut s’affirmer. Peu importe que ce soit sur le papier ou en ligne. Les titres qui réussissent à réunir des compétences, des intelligences au sens profond du terme, les équipes qui peuvent ainsi apporter bien plus que les bavardages assourdissants ont des chances de trouver leur public. Demain comme aujourd’hui.

Attali ne paraît pas y croire. Il préfère s’élancer dans des prévisions terrifiantes. Des robots remplaceront les journalistes, pense-t-il. Si c’était le cas, ce serait arrivé depuis longtemps. Il y a vingt ans, des farceurs lausannois fort doués avaient conçu une machine à écrire des éditoriaux… de Jacques Pilet. Ils avaient guetté ses mots et ses dadas favoris dans le Nouveau Quotidien et les avaient introduits dans un programme simple, en un temps où l’on ne parlait pas encore d’intelligence artificielle. Cela nous fit bien rire. Cela n’a pas ouvert une ère nouvelle! Il serait pourtant si facile de reconstruire les discours de nos ministres de la santé… ou de leur faire dire le contraire de ce qu’ils répètent. Cela a d’ailleurs été fait ici et là pour amuser les fans de Facebook. Sans égarer pour autant l’opinion publique.

Des dispositifs automatiques pour malaxer les nouvelles, il y en a. Personne ne confond cela avec le journalisme. L’historien Attali laisse gambader son imagination quand il pense à l’avenir. Les hologrammes, dit-il, permettront de faire apparaître de faux journalistes, de plonger le lecteur en direct dans les évènements tout en travestissant ceux-ci. Techniquement, c’est possible dès aujourd’hui. Mais la crédulité du citoyen lambda a ses limites. L’irréalité digitale n’a pas encore tué le réel. Et en partie seulement sa sphère privée.

Avec plus de pertinence Attali exige haut et fort le démantèlement et la régulation des géants des réseaux qui se connectent entre eux pour commercialiser nos données. Un défi politique. Là, le sage penseur est sur son terrain. Là, on ne peut que l’applaudir.


Jacques Attali, Histoire des médias - Des signaux de fumée aux réseaux sociaux, et après, Fayard, 2021. 

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