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FONDS SOUVERAIN

Jeu de dupes à 700 milliards

M ais qu'est-ce qui pousse les socialistes à faire cause commune avec UBS pour priver la BNS d'une partie de ses immenses réserves de change?

On pensait le sujet enfoui sous la poussière de l'oubli, il refait surface: et si la Suisse se dotait d'un fonds souverain à l'instar de la Norvège et de Singapour, des pays dont elle se sent proche? Soulevée dès 2012, cette proposition flatteuse pour l'ego national vise à retirer une grande partie des immenses réserves de change accumulées par la Banque nationale (693,7 milliards de francs à la fin mai, soit l'équivalent d'une année de production de richesse nationale) pour les confier à un organe séparé. Gouverné par qui, qui investirait cet argent, et où? Le flou règne sur ces questions.

Mais ce qui paraît clair, c'est que cette idée fort éloignée des préoccupations du citoyen ordinaire suscite les passions dans les hautes sphères de la politique et de l'économie, et la plus improbable des rencontres, celle d'une partie des socialistes avec la grande banque UBS. Et qu'elle est rejetée par l'establishment, à commencer par la première concernée, la BNS, soutenue par le Conseil fédéral.

Affaiblir la BNS

L'enjeu de ce bras de fer est, bien sûr, le contrôle du solide paquet de milliards que la BNS a accumulés ces dernières années en tentant de contenir la hausse du franc. L'affaire est d'autant plus sensible que ces milliards ne sont pas qu'une affaire intérieure, mais ils placent la Suisse en situation parfois délicate vis-à-vis de partenaires économiques pas toujours compréhensifs face à l'explosion de ce (très gros) bas de laine. Or, cette fortune, est sous la maîtrise exclusive d'une institution échappant au contrôle démocratique. Mais au-delà, un autre agenda dicte les parties, celui de la marge de manoeuvre accordée à la BNS, et donc de la maîtrise du franc. Créer un fonds souverain sur la base de la fortune accumulée par la BNS, c'est priver celle-ci d'une partie de sa puissance de tir, et donc l'affaiblir.

Evidemment, aucune des parties concernées ne le dirait comme cela. Et s'ingénierait plutôt à démentir une telle analyse. Pourtant, les faisceaux de leurs actions convergent largement dans ce sens.

La conseillère nationale Suzanne Leutenegger Oberholzer, une socialiste bâloise, cherche ainsi clairement à accroître le contrôle sur la banque. Dimanche 11 juin, elle relançait la discussion en annonçant sa volonté de déposer une intervention parlementaire dans ce sens. «Comme la Norvège, nous devons créer d'un fonds souverain transparent qui investisse ses fonds en faveur de l'économie suisse», a-t-elle déclaré dans deux journaux dominicaux alémaniques, la Zentralschweiz am Sonntag et l'Ostschweiz am Sonntag.

La parlementaire, l'une des rares voix constamment critiques de la gauche envers la politique économique et financière de la Confédération, veut réorienter les investissements de la BNS. Actuellement, cette dernière n'achète que des titres d'entreprises et d'Etats étrangers. Or, c'est en faveur des entreprises suisses qu'il faudrait allouer ces fortunes, lance la députée socialiste. Par exemple pour aider les entreprises à se moderniser. Ou, encore, en investissant dans les énergies renouvelables.

L'improbable alliance

Les socialistes sont de longue date des critiques de la BNS, qu'ils accusent de ne pas se préoccuper suffisamment de l'emploi au moment de relever ou d'abaisser les taux d'intérêt, voire d'en instaurer de négatifs. Et ils ne lui ont pas pardonné d'avoir abandonné le cours plancher entre le franc et l'euro en janvier 2015. Enfin, certains d'entre eux se joignent aux critiques qui reprochent à la BNS d'investir, de manière bien peu transparente, dans des secteurs peu recommandables, notamment des entreprises d'armement américaines.

Ils ont un soutien de longue date de la part d'UBS, grande banque pourtant peu suspecte de sympathies socialisantes. L'un de ses plus brillants économistes, Andreas Höfert (décédé en 2015) s'était fait l'un des plus fervents avocats d'un tel fonds. Les avoirs seraient mieux gérés, la Suisse pourrait prendre des positions stratégiques dans des entreprises-clé à l'étranger, et ainsi renforcer sa position dans des négociations internationales. Son successeur Daniel Kalt a quelque peu tempéré cet argumentaire mais plaide toujours pour que les bénéfices tirés des plus-values des placements de la BNS soient alloués à un tel fonds.

La banque aux trois clé connaît une histoire compliquée avec un fonds souverain et les interventions publiques. Avant d'avoir été sauvée par la Confédération et la BNS en octobre 2008, elle avait échappé une première fois à la faillite en obtenant 11 milliards de francs de capitaux frais en décembre 2007 de la part de GIC, l'un des deux fonds souverains de Singapour, un fonds qui vient de se retirer du capital de la banque moyennant une perte... de plusieurs milliards de francs. Enfin, la grande banque, comme Credit Suisse, sa voisine de la Paradeplatz à Zurich, ne cesse de se voir imposer de nouvelles contraintes de la part d'une BNS qu'alarme une résurgence toujours possible de la crise financière de 2008.

Berger, bergère

En face, la BNS met les pieds au mur : pas question, pour elle, de de voir priver de la moindre parcelle de son pouvoir sur les milliards qu'elle a entassés dans ses coffres. Cela porterait atteinte à son indépendance, donc à sa marge de manoeuvre en matière de politique monétaire et à sa crédibilité, avec pour conséquence un affaiblissement de la confiance envers le franc suisse. La Suisse, ajoute-t-elle, n'est pas la Norvège: ses réserves ne sont pas issues de la vente de pétrole, mais de pure création de monnaie, qu'il faudra bien résorber un jour. De plus, affirme-t-elle, employer ce trésor pour aider les entreprises suisses serait un non-sens absolu: cela rapatrierait dans le pays les montants énormes en francs qu'elle a sortis en achetant des euros, des dollars ou des livres sterling. Les faire revenir ferait à nouveau exploser la valeur de la monnaie suisse face aux autres. De fort, le franc deviendrait extrêmement fort, tuant l'économie à marche forcée.

Il y a beaucoup de réponses du berger à la bergère dans ce bras de fer. Tu ne veut pas faire ce que je veux, donc je limite ton pouvoir, exige la politicienne de gauche à la BNS. Tu m'as humilié en me sauvant la vie en 2008, tu continues à m'embêter avec de nouvelles règles, donc je t'affaiblis, enchérit UBS. Si vous m'affaiblissez, vous amoindrissez la confiance en notre monnaie et donc notre prospérité, rétorque la BNS. Une menace bien virtuelle, mais suffisamment puissante pour figer toutes les attaques. En fin de compte, le fonds souverain pourrait bien ne jamais voir le jour.

Yves Genier

Journaliste économique depuis le milieu des années 1990, historien de formation, Yves Genier est particulièrement int...

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