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ACTUEL / SOCIÉTÉ

Histoire de l’art: où sont les femmes?

I nvisibilisation, manque de crédibilité, sous-évaluation des œuvres... Les femmes artistes ont longtemps souffert d’une inégalité de traitement par rapport à leurs confrères masculins. L’association SWAP, basée à Grandson, s’est donné pour mission de rééquilibrer les choses, en sortant de l’ombre des artistes oubliées et en mettant la lumière sur les actrices contemporaines du secteur de l’art. Bon Pour La Tête a échangé avec ses deux fondatrices.

Elles s’appellent Alice Bailly, Angelica Kaufmann, Adèle d’Affry ou encore Suzi Pilet. Jusqu’à très récemment, leurs noms étaient inconnus du grand public. 

Les femmes artistes, selon une étude menée par Swissinfo et la RTS, sont en effet largement sous-représentées dans les institutions. En Suisse, au cours de la dernière décennie, 26% des artistes exposés dans les musées étaient des femmes. Plus le musée est prestigieux et renommé sur le plan international, moins nombreuses sont les femmes à y être exposées: leur proportion tombe alors à 13,6% en moyenne. 

Le paradoxe? De plus en plus de femmes optent pour des études d’art: elles représentent, par exemple, 60% des élèves en design et en arts visuels. 

Joëlle Bonardi et Marie Jeannet se sont emparées de cette contradiction. Evoluant elles-mêmes dans le milieu des professionnels de l’art et de la culture, elles constatent que «les femmes travaillant dans les domaines artistiques — toutes époques confondues — peinent à être reconnues et légitimées en tant qu’artistes.» C’est un cercle vicieux. On leur accorde moins de crédibilité et d’attention, leur travail est moins étudié, moins exposé, donc moins connu. C’est ainsi que les noms des femmes artistes se sont effacés de l’histoire de l’art.  

L’association SWAP (pour Swiss Women Artists Project) se propose de remettre en question cet état de choses. Une préoccupation qui, souligne Joëlle Bonardi, n’est pas née d’hier, même si les mouvements féministes de ces dernières années, dont #MeToo, lui ont donné une nouvelle impulsion. «Cette question a été soulevée par Linda Nochlin déjà dans les années 1970, dans son célèbre essai, Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes?1»

A la faveur de la libération de la parole féminine et féministe, et de la féminisation des cursus académiques en arts, la question de la visibilité et de l’inclusion des femmes, désormais, «est inhérente au nouveau discours de l’histoire de l’art et de son historiographie». 

Les discours et les affirmations surannés selon lesquels le génie artistique serait de genre masculin n’ont heureusement plus lieu d’être. Mais, selon la co-présidente de SWAP, le chemin est encore long à parcourir. Tout est question de sensibilisation. C’est pourquoi l’association a pour projet de devenir un centre de compétences et de documentation sur la question des artistes femmes en Suisse, ou liées à la Suisse d’une manière ou d’une autre. «L’association souhaite devenir un générateur de synergies entre artistes, historien.ne.s, chercheurs.euses, institutions et universités.» Augmenter le nombre et la fréquence des expositions consacrées aux femmes artistes, encourager l’acquisition de leurs œuvres, les inclure dans les cours d’histoire de l’art et dans les travaux de recherche des universitaires, et, ce n’est pas accessoire, améliorer la cote des artistes féminines sur le marché de l’art, autant de buts concrets que l’association envisage de réaliser avec, pour vecteur, la pédagogie. 

SWAP proposera donc à partir du 17 septembre un programme de cours hebdomadaires, à Morges et Neuchâtel, intitulé «L’histoire de l’art d’un nouveau genre», qui couvre des domaines aussi variés que le portrait au XIXème siècle, la photographie, l’art brut, la sculpture ou les mouvements d’avant-garde, et visent à «retracer les grandes trajectoires d’artistes oubliées de l’historiographie de l’art». Dispensées par des spécialistes, ces interventions sont destinées aussi bien aux néophytes qu’aux professionnels du secteur. 

Mais attention, souligne Marie Jeannet, il n’est pas question d’ «éduquer» (ce qui revêtrait un sens péjoratif et très idéologique, somme toute), «il est plutôt question de partage et d’invitation à découvrir ensemble une face cachée (ou du moins méconnue) de l’histoire de l’art

Ensemble. Car dès lors que l’on parle de valoriser les femmes artistes point le reproche. Adopter un positionnement genré dans son appréhension de l’art est évidemment clivant. Il est facile de rétorquer que l’art n’a ni sexe, ni genre, et que seules comptent les œuvres et leur réception. 

«Il est vrai que dans un monde idéal et équitable on devrait pouvoir parler simplement d’artistes, sans venir à mentionner leur genre» concède Joëlle Bonardi.

«Néanmoins, ce besoin de catégoriser les artistes d’après leur genre s’explique pour plusieurs raisons

Comme pour d’autres mouvements dénonçant des inégalités (féminisme, antiracisme, mouvement BLM, mouvement LGBTQ+, etc.), il s’agit de mettre l’accent sur une problématique actuelle “urgente”. Historiquement, les femmes ont été exclues des Académies, les formations étaient difficilement accessibles et souvent incomplètes et leur expression artistique était limitée. Il y a eu donc des facteurs historiques qui ont fait qu’il y a eu moins de femmes artistes. Mais cela n’empêche pas qu’elles ont bel et bien existé. Malgré cela, l’historiographie ne les a pas ou peu retenues, entraînant des conséquences sur leur représentation, leur légitimation et leur reconnaissance en tant qu’artistes. Le résultat aujourd’hui se concrétise dans les écarts qui existent entre hommes et femmes dans les expositions, les collections et la cote des œuvres des artistes contemporain.e.s. Notre projet vise à rééquilibrer cette situation.»

«Il ne s’agit pas d’exclure les artistes hommes ou de faire une distinction entre l’art des femmes et des hommes, mais plutôt d’inclure et de rendre visible ce qui auparavant a été exclu et invisible. Le jour où nous aurons réussi à combler ces écarts, nous serons bien heureuses de parler d’artistes…point.» 

Et il y a aujourd’hui des raisons de se montrer optimiste. «Le changement de perception en matière d’art et de femmes artistes est déjà en cours heureusement.» La sensibilité de la société, pas seulement des professionnels de l’art mais aussi du public, à la question de l’inclusion (ou de la ré-inclusion) des femmes est bien présente et réelle. Et, comme le soulignent les créatrices de l’association SWAP, actuellement, la majorité des professionnels de musées sont des professionnelles! 

Les difficultés les plus tenaces se situent donc sur un autre plan: «Souvent c’est aussi une question de ressources humaines et financières limitées.»

«Parfois les avancements vont moins vite que ce qu’on voudrait». Le plus important, concluent les deux fondatrices et co-présidentes de SWAP, est de capitaliser sur l’élan impulsé ces dernières années autour de la valorisation des femmes, dans l’art mais aussi en sciences, en histoire, en littérature...

«C’est une démarche qui s'inscrit dans une prise de conscience plus large sur le rôle et les accomplissements des femmes qui doit être menée au niveau de toute notre société. Notre association représente une pièce du puzzle.»


1Publié en 1971 dans la revue ARTnews, puis traduit en français dans le recueil Femmes, art et pouvoir et autres essais, Paris, J. Chambon, 1993.


Pour plus d'informations sur les activités et les projets de SWAP, visitez le site internet et le compte Instagram de l'association. 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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