keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Fachos sociaux

Détricoter la haine

P our ceux qui «likent» la haine, les réseaux sociaux sont un paradis. Heureusement, il existe des solutions pour faire de leur vie un enfer. Ne reste plus qu’à les «partager».

Sebastian Dieguez


Si le retour en force de l’extrême droite en Allemagne doit nous offrir une leçon, c’est qu’on n’en a jamais fini avec la haine. L’être humain a la mémoire d’autant plus courte que son ego est fragile, et les slogans du type «plus jamais ça» n’ont que peu de force face à l’inépuisable réservoir de connerie qui sommeille en nous. Il n’y a qu’à jeter un œil sur
les réseaux sociaux. Des jeunes couillons se sont enrichis à milliards en inventant des merveilles de technologie censées rassembler les gens et faciliter la communication, et les voici complètement démunis lorsqu’il s’agit de réguler les contenus ignobles et haineux. Telles des mauvaises herbes parasitiques, ces saloperies repoussent partout et plus fort à chaque fois qu’on en arrache un bout, s’adaptent quand on les interdit et contaminent tout sur leur passage.

Le constat est simple: le combat contre la haine est en train d’être perdu. Elle prolifère, convainc et recrute dans l’espace virtuel, puis se concrétise dans les urnes et des passages à l’acte mortifères. Pas une tuerie, aujourd’hui, sans qu’on découvre, hagard, qu’un petit minable a décidé de s’armer jusqu’aux dents après s’être amplement intoxiqué sur les autoroutes du ressentiment numérisé. Et on ne pourrait rien y faire?

Oh, il y a bien quelques initiatives pour légiférer tout ce bazar. Comme cette grosse bastringue à Genève, présidée par Doris Leuthard, qui se propose de «promouvoir» des «normes éthiques» dans le «monde numérique». La «Swiss Digital Initiative» ça s’appelle. Cela aura au moins le mérite d’occuper l’ex-conseillère fédérale, et d’améliorer, sinon les réseaux, au moins son réseau à elle. En attendant, d’autres gens bossent vraiment et documentent toute l’ampleur du phénomène. Une étude de grande envergure, par exemple, s’est intéressée pour la première fois à la manière dont la haine se propage
à travers différents réseaux. C’est que l’écosystème numérique est trop souvent étudié localement, par exemple on ne s’intéresse qu’à Facebook ou Twitter, dans un seul pays ou une seule langue.

Or la haine ne connaît pas de frontière, surtout quand on tente de s’y
opposer. Des chercheurs ont donc suivi pendant plusieurs mois des millions de producteurs de haine sur des comptes d’extrême droite, et la manière dont ils évoluent dans le temps. Ces fachos semblent s’auto-organiser en un «réseau de réseaux» global, composé de centaines de noyaux plus ou moins grands. Quand une plateforme se décide enfin à en dissoudre les plus influents, on constate que ses membres se fragmentent tels des petits blobs gélatineux qui se réorganisent localement, absorbent de nouveaux adhérents, puis se réagrègent sur une nouvelle plateforme (typiquement, virés de Facebook, ils se retrouvent sur son équivalent russe VKontakte, ou renforcent leur activité sur Telegram).

Les fachos seraient sans doute surpris d’apprendre que leur comportement numérique suit en fait une loi mathématique assez prévisible, qui permet de modéliser leur étonnante résilience mais aussi les moyens de la briser. Ainsi, les chercheurs ont découvert qu’il était beaucoup plus efficace de dissoudre et d’interdire les petits groupes, plutôt que les très grands. C’est contre-intuitif, mais cela sape leur capacité de réorganisation.
Une autre méthode très astucieuse consiste à bannir aléatoirement et temporairement des petits nombres de membres: c’est quasiment invisible, et cela ralentit fortement la dynamique d’échanges de contenu. Finalement, deux autres approches consistent à troller ces trolls, mais de manière ciblée et stratégique. Comme les fachos sont des cons, il suffit d’introduire du contenu anti-haine ou de les monter les uns contre les autres pour les occuper un bon moment, ce qui affaiblit la solidité et la fluidité du réseau global.
Voilà déjà quelques idées à mettre en place pour notre vaillante Doris, mais il faudrait pour cela qu’elle persuade ses nouveaux amis de le faire, ou qu’elle les y oblige. Puisqu’ils sont si préoccupés par l’éthique, ça ne devrait pas être si compliqué.


Hidden resilience and adaptive dynamics of the global online hate ecology, N. Johnson et al., Nature, à paraître.


Cet article est tiré du numéro 416 de Vigousse, sorti le 6 septembre.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR