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ACTUEL / Rétro

Berlin, trente ans après la chute du mur

B erlin n’est plus la ville rebelle et décalée qu’elle était jusqu’au début des années 1990. Futuriste et multiculturelle, elle regarde avec confiance vers l’avenir, malgré les aléas de la mondialisation. Mais on regrette son caractère unique, à cheval entre deux mondes – dont l’un n’a fait qu’une bouchée de l’autre.


Un article de Isolda Agazzi, journaliste (son blog: Ligne d’horizon)
et responsable du bureau romand d’Alliance Sud



Il y a certes cette odeur âcre de chauffage au charbon, si typique, qui vient titiller les narines et vous rappelle, tout à coup, la promenade que vous faisiez dans ces vieux quartiers il y a une trentaine d’années. Il y a le ciel au-dessus de Berlin, qui a gardé son caractère ombrageux et ses lumières basses, en dépit du changement climatique. Il y a ce multiculturalisme décomplexé et pragmatique, si berlinois: une mosquée (avec minaret) côtoie une église – mais on n’entend ni l’appel à la prière de l’une, ni les cloches de l’autre; les femmes en foulard se pressent dans les échoppes orientales et sur les bancs d’université (c’est du moins ce que la publicité veut vous faire croire, ou promouvoir); les restaurants turcs se succèdent aux pâtisseries débordantes de baklavas, si bien que dans certaines parties de Kreuzberg, aujourd’hui comme hier, on se croirait à Istanbul. Talonnés par les restaurants soudanais, iraniens, afghans et népalo-tibétains, ils contribuent au melting pot de cette ville autrefois à cheval entre l’Est et l’Ouest.  Mais à part cela, le Berlin d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître. Ni comprendre.

East Side Gallery

Cette atmosphère si particulière, qui a attiré toute une génération, a presque disparu. Les quartiers bohèmes et alternatifs de Kreuzberg, Prenzlauerberg, et autres lieux mythiques au pied du mur, où pulsait une créativité hors des sentiers battus, se sont gentrifiés. Les jeunes rêveurs, ou oisifs, mais dans tous les cas sans le sou, qui avaient afflué dans cet îlot démocratique perdu au milieu de la RDA (République démocratique allemande) pour échapper au service militaire de la RFA (République fédérale allemande),  ont été chassés par la hausse des loyers vers les quartiers périphériques, qui se gentrifient à leur tour pour les pousser encore plus loin. On cherche d’ailleurs en vain les restes du mur… Au milieu des chantiers et des bâtiments flambants neufs, on finit par tomber sur un panneau qui indique «qu’ici passait le mur de Berlin», surnommé «le mur de la honte», celui qui a divisé la ville en deux de 1961 à 1989.

Une partie du mur de Berlin @ Isolda Agazzi

En suivant le Mauerweg, et en jouant à saute-mouton entre l’ancienne partie orientale et occidentale de la ville, qu’on essaie en vain d’identifier, on traverse la rivière Spree et on arrive à l’East Side Gallery, un mur en plein air peint par des artistes du monde entier. Un énorme panneau publicitaire de Mercedes Benz, qui vante, en alternance, les vacances à Majorque et la lutte contre le réchauffement climatique, vient éclairer par l’absurde ces peintures anticonformistes à la gloire de la liberté, la paix et la diversité.

Checkpoint Charlie entre McDonald’s et KFC

On est à Berlin Est, où bat le cœur de la ville. Pardon, «Berlin Est», c’est un réflexe de vieux combattant, personne ne l’appelle plus ainsi. Dans tous les cas, c’est la partie orientale de la métropole, et la plus touristique. On y trouve la plupart des bâtiments historiques et des constructions futuristes, comme la gare principale et l’annexe du parlement. Sur les mythiques Potsdamerplatz et Alexanderplatz, inutile de chercher les kiosques de curry wurst où s’attardait Bruno Ganz dans Les ailes du désir. Pour la plupart, ils ont été remplacés par des restaurants standards, luxueux et anonymes, des McDonald’s et des Starbucks.

Checkpoint Charlie et KFC. © Isolda Agazzi

Aucune trace non plus de cette atmosphère communiste, austère et pesante, qu’on y respirait encore au début des années 1990, quand on avait l’impression de pénétrer dans des lieux interdits. A Checkpoint Charlie, lieu emblématique qui marquait le passage entre les zones américaine et soviétique, les touristes se font prendre en photo avec des figurants déguisés en soldats américains, devant l’enseigne d’un Kentucky Fried Chicken et derrière celle d’un McDonald’s. Sur la Friedrichstrasse, Prada et Gucci talonnent d’autres boutiques de luxe, à deux pas de la Karl Marx Allee - le titulaire s’est déjà retourné plusieurs fois dans sa tombe.

Production à haute valeur ajoutée délocalisée en Chine

Les touristes sont omniprésents. Les millenials «adoorent Berlin». Ils y viennent en vol low cost faire la fête et visiter les vestiges de la guerre froide, dont ils ont peut-être entendu parler à l’école. Ils rentrent dans leur Airbnb en métro, qui fonctionne toute la nuit le week-end, croisant des sans-abris et des gens plus ou moins dépenaillés - reflet visible de cette «classe moyenne inférieure» qui, selon l’économiste Branko Milanovic, est la grande perdante de la mondialisation et qu’on trouverait surtout aux Etats-Unis et en Allemagne, précisément.

Des employés d’une ex branche de Siemens manifestaient contre la suppression de 400 emplois devant la porte de Brandenburg. © Isolda Agazzi

Mais même les cols blancs sont confrontés à la compétition sans frontières. Devant le Brandenburger Tor, des employés d’une ex branche de Siemens manifestaient il y a deux semaines contre la suppression de 400 emplois par leur nouvel employeur, la multinationale américaine Infinera, qui va délocaliser en Chine la production des systèmes de transmission optique. «Nous sommes presque les derniers qui restent à Berlin, nous explique un ingénieur de cet (ex?) fleuron de l’industrie allemande, mais malgré notre haut niveau de qualification, nous allons nous retrouver au chômage! On craint aussi des failles de sécurité dans l’infrastructure digitale car Infinera est le fournisseur du gouvernement fédéral et de l’armée allemande» - suggérant que fabriquer en Chine n’est pas sans risques.

Capitale mondiale du tango après Buenos Aires

Berlin reste une ville culturellement palpitante, même si la culture alternative y est moins visible, du moins au centre-ville. La tolérance et le mélange des genres fonctionnent toujours. Pour preuve: en trente ans, elle est devenue la ville au monde où l’on danse le plus le tango, après Buenos Aires. Il y a quatre à cinq milongas (bals) par jour – pas autant qu’à Buenos Aires, où il y en a vingt-cinq, mais pour une ville européenne c’est déjà beaucoup. Sans surprise, le style est innovant: beaucoup de tango nuevo, des femmes qui dansent entre elles et des hommes qui dansent entre eux, et même du tango turc!

«Personne ne regrette le Berlin d’avant!» s’exclamait dans le Tagesspiegel du week-end un ancien rédacteur. Bien sûr, personne ne regrette la guerre froide et la partition de la ville, qui a fait tellement de mal aux Allemands. Mais alors que la capitale allemande va fêter le 9 novembre les 30 ans de la chute du mur, on ose regretter qu’elle ait perdu son caractère unique pour devenir (presque) une ville comme une autre. Belle, assurément, mais normalisée. Rentrée dans les rangs.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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