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ACTUEL / ÉTÉ SUISSE

Après le confinement, sus au tourisme de masse!

T rouver un équilibre entre les indispensables recettes du tourisme, pour les régions concernées, et les terribles dommages environnementaux et sociaux causés par l'afflux de visiteurs, voilà un défi à notre portée pour tenter, malgré tout, de changer un peu nos habitudes.

Le 30 juin, pour célébrer la fin des restrictions sanitaires, des dizaines de milliers de pragois se sont réunis sur le pont Charles pour un dîner géant. D’habitude, il n’y a personne d’autre que des touristes, qui se comptent en millions, sur le monument emblématique de la capitale tchèque. Et les participants au dîner étaient ravis de se «réapproprier» leur ville. 

On a aussi vu dernièrement des manifestations de Vénitiens «touristophobes» scander «les touristes sont un virus». La ville compte bien interdire aux paquebots géants, responsables de plusieurs accidents et de la dégradation du paysage, de revenir déverser des milliers de touristes dans ses rues et ses canaux. 

Oui, le tourisme de masse est une catastrophe (humaine, environnementale, immobilière, esthétique). On le savait, on en est désormais totalement convaincus, après avoir vu les villes vidées de leurs touristes et les dauphins nager dans le Grand canal de Venise. Marcher au milieu de la route sur les Champs Elysées en pleine journée, pour un Parisien, cela n’a pas de prix, et on y prend goût. 

A l’heure où les frontières de l’Union européenne rouvrent et avant que tout redevienne «comme avant», le tourisme de masse est de plus en plus pointé du doigt. Et son principal catalyseur, la plateforme Airbnb.

Le tourisme, bien sûr, est une manne financière dont nombre d’Etats ne sauraient se passer. Les images de Dubrovnik sans âme qui vive ont quelque chose d’inquiétant, quand on sait le poids que pèse le tourisme dans l’économie nationale. 

A tel point qu’il a fallu concéder, dans les régions les plus touchées, quelques entorses aux règles sanitaires: ainsi, les touristes allemands sont-ils autorisés depuis quelques semaines déjà à se rendre sans restrictions aux Baléares, qui se languissaient de leur présence et de leur pouvoir d’achat. 

Comme toujours, il s’agit de trouver un équilibre

Un équilibre entre la fréquentation touristique tolérable, celle qui n’abîme pas l’environnement urbain et naturel, tout en profitant aux habitants, et la transformation de certaines villes en véritables parcs d’attractions, sans âme et sans habitants. 

Airbnb, par exemple, qui a réalisé 2,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2019, gère un parc de 7 millions de logements dans 100’000 villes du monde et n’est pas soumis à la même législation que les locations hôtelières. Et les municipalités concernées n’ont pas vraiment de moyen de contrôler ce qui s’y passe.

La riposte

Face à cela, certains élus municipaux sonnent la charge. Ils s’appellent Zdeněk Hřib à Prague, Ian Brossat à Paris. 

Le premier, maire de Prague (Parti Pirate) compte bien profiter de l’électrochoc du confinement pour soumettre au Parlement un amendement de régulation des locations privées de courte durée, qui selon la presse tchèque a de grandes chances d’aboutir. L’élu se bat depuis son élection contre le sentiment d’être «un intrus dans sa propre ville» et plus spécifiquement contre le «tourisme de beuverie», un fléau déploré par plusieurs grandes villes d’Europe centrale où la bière est réputée bon marché — au grand dam des riverains. 

Le second, Ian Brossat, est l’adjoint (PCF) d’Anne Hidalgo en charge du logement. Reconduit tout récemment, il cherche à faire interdire Airbnb dans les quatre premiers arrondissements de Paris, désertés par les habitants, et propose la tenue d’un référendum sur le sujet auprès des Parisiens. Le développement du parc locatif Airbnb crée une hausse des prix de l’immobilier qui chasse mécaniquement les classes moyennes des grandes villes. 

Vingt-deux villes européennes — Amsterdam, Athènes, Barcelone, Berlin, Bologne, Bordeaux, Bruxelles, Cologne, Cracovie, Florence, Francfort, Helsinki, Londres, Milan, Munich, Paris, Porto, Prague, Utrecht, Valence, Varsovie et Vienne — ont lancé un appel à l’aide à l’UE pour mieux encadrer les locations de courte durée. 

«Nos villes européennes attirent toujours davantage les étudiants, les enseignants, les personnels de santé, les officiers de police, et tous les citoyens désireux de trouver un lieu pour vivre. Cette demande légitime se heurte à une pénurie grandissante de logements abordables, qui contraint sévèrement la capacité des villes à accueillir tous les publics.» déplorent les signataires de l’appel. 

Les acteurs du secteur touristique ont pris conscience du problème et veulent aussi proposer des solutions. Fabio Casilli, ancien patron d’Italie&co, une agence de voyages spécialisée, a créé dès le début du confinement une plateforme de réflexion, puis une association, «Respire, le tourisme de demain», qui questionne la durabilité, les échanges entre touristes et population locale, l’hypermobilité... «Il est indispensable de démocratiser le tourisme éthique», plaident les membres de ce groupe. 

Du bon usage d’Airbnb

Nul n’est parfait, évidemment, et personne n’est à l’abri de céder à la tentation d’un week-end ultra cliché, avec gondoles à Venise, ramblas barcelonaises ou quartier rouge et herbe verte à Amsterdam. 

On peut aussi songer à faire autrement. Réserver des logements sur Airbnb, oui, pourquoi pas, mais dans des quartiers moins touristiques, d'où l'on appréhendera la ville autrement, et en centre ville, préférer les hôtels, qui souffrent aussi de la concurrence. Opter pour des locations où l’on a un contact, une conversation, avec le ou la propriétaire, plutôt que pour les «arrivées autonomes», où le voyageur n’a affaire qu’à une boîte à lettres sécurisée pour récupérer les clés. Nous ne sommes pas en safari, les locaux ne mordent pas. 

En somme, dans la masse des visiteurs, il y a le bon et le mauvais touriste. Tâchons de nous en souvenir lorsque les compagnies aériennes low-cost reprendront leurs navettes, lorsque nous pourrons de nouveau passer, sans masque ni test Covid, d’un Starbucks à Prague à un McDo à Barcelone. 

«Je hais les voyages et les explorateurs», a écrit le plus grand d’entre eux, Claude Lévi-Strauss. Employons notre été suisse à y réfléchir. 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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