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PRESSE

Accident à Vevey: un journal meurt écrasé

L e Régional, l'hebdomadaire veveysan couvrant la Riviera et le Chablais, a annoncé qu'il déposait son bilan, le jour des 25 ans du titre, à quelques éditions de son 1000ème numéro. Amit Juillard y travaillait depuis deux ans et quatre mois, le temps de gagner le prix Suva des médias 2019 et le deuxième prix du meilleur jeune journaliste en février de cette année. Dans ce texte écrit sur le vif, il réagit à la mort de son journal.

Amit Juillard, rédacteur de feu Le Régional


 

«Un journal meurt écrasé sur la RC 780. Au croisement des rues du Clos et du Panorama à Vevey. L’impact létal est venu de la droite, au volant de son poids lourd néolibéral. Le Covid-19 n’aura fait que cracher sur son corps déjà refroidi.»

Tiens, c’est marrant, dans feu Le Régional, on refusait de traiter des faits divers. Je fais une exception parce que cet accident-là était aussi évitable que prévisible. Et pas parce que Le Régional grillait la priorité à ses confrères lorsqu’il publiait un scoop. C’est vrai, y en a eu beaucoup, on a pris des risques.

La loi du marché

Retour sur les vraies raisons du drame. Le Régional avait pour habitude de tracer sa route, de garder son cap, mais rendait régulièrement visite à ses vieilles connaissances, celles dont il racontait la vie chaque semaine. Les collectivités publiques. «On est en train de crever, aidez-nous!» La porte des municipalités – souvent de droite dans la région – s’entrouvre parfois, mais se referme vite. Le «ghosting», c’est pas que sur Tinder. Et lorsqu’un exécutif plus ou moins de gauche décide de mettre la main au porte-monnaie pour payer l’essence, c’est au conseil communal qu’une voix PLR s’élève pour dire stop. Austérité et rigueur budgétaire: la station est hors service. A gauche de l’hémicycle, on se tait ou presque. On a peur de subir des coupes dans les acquis. En résumé, à la loi du marché de sceller le destin du journal, quasi par définition pas rentable au plan comptable. OK, boomer.

Mais y a un truc qui cloche. De l’autre main, cette même droite sauve avec l’impôt – et biaise – le système économique néolibéral quand il se casse la gueule parce qu’il ne sait pas marcher. Sous son impulsion et toujours sous couvert de vouloir aider les PME ou relancer la croissance, les pouvoirs publics baissent les impôts sur les bénéfices des entreprises, pratiquent les taux d’intérêts négatifs. Résultat, les PME n’en profitent jamais. Les grosses cylindrées, elles, thésaurisent, rachètent leurs propres actions pour augmenter leur valeur pour le bien des financiers et des actionnaires, mais ne créent pas les emplois promis, délocalisent, n’injectent pas d’argent dans l’économie réelle et locale. Economie réelle qui met de la pub dans les journaux, qui en vivent. Tu vois l’ironie?

Un journal bien fait, ça coûte cher

Ouais, je sais, je mets tout le monde dans le même panier et je fais des raccourcis. En temps normal, j’aurais écrit 14 000 signes pour démontrer par A + B ce que j’avance, ou peut-être même l’infirmer par Y - Z, en interviewant des éminents spécialistes ancrés dans la région. Je me serais ensuite engueulé avec Patricia, la cheffe des polygraphes. Tu sais, ceux qui mettent en page et aiment le beau. Ouais, ça existe encore, et pas seulement «outsourcés» en Thaïlande. A la fin, elle aurait fini par accepter de rapetisser l’image d’illustration et de resserrer les lignes pour faire entrer mon texte. C’est ça, l’importance qu’on donnait aux articles des journalistes, au Régional. Mais ça, ça coûte cher, parce que ça demande du temps. Là, je fais du web first and only, tu vois (ce billet a initialement été publié sur Facebook, ndlr.). Même si on n’a jamais vraiment eu d’appli ou de site internet.

Abandonné par les communes de la région

Bref, les communes n’ont pas daigné secourir Le Régional. Le Canton a voulu tester un modèle de financement pilote en mai 2020. C’était déjà trop tard. La Confédération… La Conféd… Quoi? Ouais, c’est ça, sauvez les compagnies aériennes, prosternez-vous devant les banques et leurs investissements dans le fossile. Laissez crever de faim les migrants et les indépendants. Ne combattez surtout pas l’évasion et l’optimisation fiscale. Laissez Google et les autres se faire des lovés sur le dos – et à la place – des journaux sans jamais les taxer. Et oubliez la presse. Comme ça, vous pourrez continuer à arroser la population de votre fuel. Mélangé à votre fiel, ça fera un cocktail bien dégueulasse que même Renaud ne pourra pas boire. Mais y aura au moins personne pour en faire la critique culinaire. Ou parler de ses belles nuances de gris.

Scotché sur mon étagère à la rédac, il y avait un billet – signé je-ne-sais-plus-qui dans je-ne-sais-plus-quel-canard-anglophone. Son titre: «If local papers die, so does democracy». Ça me donnait du courage les jours où j’avais passé la nuit au Montreux Jazz festival après une interview avec Tamino qui aurait dû durer quinze minutes. Et après le passage d’Ignazio Cassis, qui aime bien la musique et les sponsors du festival. Comme, par exemple, un assureur ou une banque. Je m’égare. C’est vrai, un hebdo local gratuit est créateur de lien social et féroce chien de garde de la démocratie fédéraliste. Quand il décrypte les enjeux d’un scrutin sur le parking souterrain de la Place du Marché de Vevey, quand il anime un débat public avec Radio Chablais, les citoyens votent en connaissance de cause. Aux Etats-Unis, les chiffres montrent que les articles de la petite feuille d’avis locale peuvent augmenter la participation de 13%. Quand il chronique des séances de conseils communaux parfois interminables et les rend un peu bandantes, les habitants du patelin sont armés pour demander des comptes à leurs élus. Quand il dénonce les pressions de Philip Morris sur des chercheurs et démontre que l’industrie recycle ses bonnes vieilles méthodes pour enfumer son monde avec son iqos, il avertit les consommateurs et reçoit un prix. Quand il révèle en 2008 un scandale de corruption au sein de la Muni de Montreux aussi. Quand il brosse le portrait d’une danseuse de samba du coin qui part à Rio, il est proche des gens. De ses 102 000 lecteurs, qui connaissent les enjeux liés à la RC 780.

Impertinents et courageux

Sans le petit journal local, la presse régionale, suprarégionale et nationale ne peut pas faire son travail. La Suisse a besoin de médias qui emploient des journalopes fouille-merde si on ne veut pas d’une démocratie qui se prostitue et meurt de dysenterie.

On sera morts la plume et le sérieux dans une main, l’impertinence et le courage dans l’autre.

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

3 Commentaires

@Eggi 10.05.2020 | 23h20

«Je comprends la colère un peu incohérente -est-ce un pléonasme?- du bon artisan qu'est le vrai journaliste devant l'impossibilité de travailler dans son atelier fermé.
Mais la vraie question n'est-elle pas: pourquoi les lecteurs de journaux ne consentent-ils pas à payer le prix réel de leur information? Il y a là à la fois un problème d'éducation et de prise de conscience sur le rôle essentiel de la presse de qualité, mais aussi un phénomène de société où l'information de tout venant est "gratuite", dans tous les sens du terme (notamment celle des réseaux dits sociaux).»


@Seb 14.05.2020 | 10h18

«Alors soyons impertinents. Franchement, votre coup de gueule n'est pas très bon. La plupart du temps, la disparition d'un journal est triste et je peux comprendre votre colère. Mais si Le Régional était rédigé à l'aune de votre chronique amphigourique, je ne suis pas sûr qu'il avait encore de longues années de vie devant lui. »


@stef 07.06.2020 | 15h25

«J'adore le ton de votre papier »


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