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A VIF / Lutte des classes?

La déception amoureuse d'Emmanuel Todd

D ans «La lutte des classes en France au XXIe siècle», l'intellectuel français tente une impossible synthèse entre un discours anti-Macron, une idéalisation impossible des gilets jaunes et une vision apaisée du monde d'aujourd'hui. Une tentative qui ne peut conduire qu'à l'échec.

Emmanuel Todd fut un grand auteur. L'un des premiers qui a su porter haut l'analyse de données anthropologiques qui n'intéressaient manifestement pas grand-monde, comme les systèmes d'héritage dans la France profonde ou les taux de naissance par races aux Etats-Unis, et qui arrivait à en extraire des conclusions surprenantes et éclairantes.

C'est ainsi qu'il a démontré combien la puissance américaine était bâtie sur du sable, à une époque – celle de Clinton et les premières années Bush – où mettre en doute la toute-puissance de l'oncle Sam pouvait valoir à son auteur la dégradation de sa notoriété. Et c'est aussi ainsi qu'il a mis en lumière le cœur égalitaire de la France profonde, ou du moins en son centre géographique. Juste en se plongeant dans des statistiques qui racontent la vie des gens, et non pas la puissance militaire ou économique de leurs gouvernements.

L'horizon indépassable

Et puis, Emmanuel Todd s'est perdu. Perdu dans ses conclusions scientifiques, qu'il a transformées en idéaux indépassables. Les Etats-Unis restent ce pays en perdition, et surtout la France, du moins celle qui est proche de Paris, est son idéal le plus profond: égalitaire, partageuse, ouverte. Une vraie Marianne de mairie de province.

S'il en restait là, le propos passerait pour un de ces gentils gallicismes qui font sourires Belges et Suisses. Mais dans La lutte des classes en France au XXIe siècle, il franchit plusieurs barrières et s'approche dangereusement du précipice. Prenant le parti d'une exacerbation des affrontements sociaux dans son pays, il en conclut que ces derniers sont le fruit d'un appauvrissement général provoqué par l'étroite intégration de la France dans l'Union européenne sous l'égide du traité de Maastricht et de la monnaie unique, l'euro. Bien sûr, l'uniformisation des mentalités régionales du fait du brassage des populations ne lui échappe pas, de même que le manque de mobilité sociale qui amène à une concentration de pouvoirs entre quelques mains issues des meilleures écoles.

Transi

Malheureusement, il n'en tire pas de conclusion générale sur le fait que cela pourrait jouer un rôle dans les errements politiques et économiques de la France. Il préfère orienter sa vindicte contre les différentes décisions politiques qui ont accru l'intégration de la France dans le reste de l'Europe et le reste du monde: Traité de Maastricht (et successeurs), monnaie unique. Pour lui, cette dernière a ruiné la capacité de la France à faire face à la mondialisation et à se moderniser. Le temps où son pays pouvait corriger ses excès en dévaluant sa propre monnaie, et faire donc payer ses erreurs aux autres pays, c'était donc le bon temps! Plutôt que de reconnaître les gains considérables de la France du fait de l'intégration européenne, il se range dans le camp de ceux qui n'en voient que le prix à payer, à savoir une perte d'autonomie et de marge de manoeuvre.

Emmanuel Todd est un amoureux profond de la France, tout demi-Britannique qu'il se dit être. Un amoureux transi par les difficultés de son pays et qui, aveuglé, s'égare dans les chemins périlleux du souverainisme. Sous des apparences de rigueur scientifique, il s'aventure aux frontières de la xénophobie et du racisme. Une énorme déception.


Emmanuel Todd, La lutte des classes en France au XXIe siècle, Seuil, janvier 2020, 367 pages.

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