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A VIF / CINEMA

«J’accuse», l’honneur perdu des hommes

L e nouveau long-métrage de Roman Polanski, une reconstitution de l'affaire Dreyfus, est sorti en salles ce mercredi, sur fond de polémiques. Le réalisateur, à nouveau accusé de viol, nie et s'identifie à son protagoniste. Une étrange position, d'autant que "J'accuse" porte sur les hommes un regard sombre et pessimiste.

Au lendemain d’une série d’avant-premières parisiennes perturbées par des activistes féministes, la majorité du public venu voir le dernier film de Roman Polanski, J’accuse, était composé de femmes. Un public qui avait choisi, vraisemblablement, de séparer l’homme de son oeuvre. Polanski s’est lui-même comparé au capitaine Alfred Dreyfus, mais en dépit du battage médiatique soulevé par la nouvelle «affaire Polanski», il est difficile - au premier abord - de voir dans J’accuse un plaidoyer pro domo

L’histoire est connue. Officier d’état-major, juif, Dreyfus est accusé à tort, en 1895, d’espionnage au profit de l’Allemagne, condamné et dégradé publiquement, déporté sur l’île du Diable, réhabilité 11 ans plus tard au prix du combat acharné du colonel Picquart, secondé par Emile Zola, auteur de la célèbre lettre ouverte au Président de la République dans L’Aurore, « J’accuse ». Le film est l’histoire de ce combat, qui laisse un goût amer à plus d’un titre. 

Histoire sans fin

Sur la forme, c’est une réussite sans fautes. Polanski est un grand metteur en scène. Les images sont sublimes. Parce qu’il se déroule presque entièrement dans le milieu militaire, le film est saturé des couleurs de l’uniforme de l’armée française, le rouge garance, le bleu et les dorures des boutons des brandebourgs. La réalisation nous épargne les clichés, les plaisanteries grasses, la camaraderie de régiment, la musique explicative. Tout est compassé, millimétré.

L’interprétation de Jean Dujardin (le colonel Picquart), toute en nuances et en tensions, humanise ce huis-clos social, transcende les codes, réintroduit de la complexité, le grain de sable qui vient gripper la machine bien huilée du protocole et de la hiérarchie militaires. Louis Garrel, quant à lui, est méconnaissable en Dreyfus. On notera aussi la performance de plusieurs sociétaires de la Comédie Française. L’époque est restituée avec une telle rigueur, une telle clarté, que l’on oublie parfois qu’il s’agit d’un film historique. Et pour cause. 

Plus qu’un symbole de l’antisémitisme général, de toute la société sans distinctions de classes, l’affaire Dreyfus est un motif, un canevas. Par sa narration et sa fin qui ne conclue rien, puisque le véritable coupable, le commandant Esterhazy, n’est pas poursuivi, le film signale que cette histoire est vouée à l’éternel recommencement.

C’est l’histoire d’un homme que l’on persécute, humilie, cherche à détruire pour ce qu’il est. Parce qu’il ne le montre pas seulement innocent mais homme, Polanski rend le plus juste hommage qui puisse être au capitaine Dreyfus. Parce qu’il filme avec précision le déchaînement de la haine populaire et le venin de celle des institutions, Polanski dépasse le détail de l’affaire et la fait raisonner avec l’Histoire. Avec ce que la France qui crie ou pense «mort aux Juifs» était et produira quelque 40 ans plus tard, et encore après, sous d’autres formes, avec d’autres mots, d’autres haines et d’autres objets de haine. 

Une défaite

En cela, J’accuse est accablant, désespérant. C’est le procès de l’armée, avec ses trahisons, ses bassesses, sa veulerie. Le procès d’un corps malade (illustré par celui, syphilitique, tremblant et suintant de pus, du colonel Sandherr que remplace Picquart à la tête de la «section des statistiques», le renseignement), bouffi de son orgueil, jaloux jusqu’à la mort de son honneur. 

De ce cloaque n’émerge pas de héros. C’est là la grande réussite de Polanski. Son colonel Picquart, le défenseur sinon le vengeur de Dreyfus n’est pas un héros. La première réplique qu’il prononce est une saillie antisémite, lors de la dégradation de Dreyfus. Son combat pour la justice lui est dicté par son sens du devoir. Il n’éprouve pas de sympathie pour l’homme qu’il défend, ni pour les Juifs. C’est une lutte d’homme à hommes, de fiertés et de testostérone. Personne n’en ressort grandi.

«Picquart est un homme», écrit Octave Mirbeau en 1899. Et il ajoute: «l’humanité meurt d’avoir des héros.» 

En 1906, le désormais ministre de la Guerre Picquart reçoit Dreyfus dans son bureau. Ce dernier demande une promotion, tenant compte de ses années passées en détention. Picquart refuse, il ne fera pas d'exception. L’entrevue est brève, glaciale, personne n’a gagné. Avec tous les paradoxes que cela comporte, Roman Polanski accuse, et signe un film sur le déshonneur, sur la défaite des Hommes.


J’accuse, film franco-italien de Roman Polanski, avec Jean Dujardin, Louis Garrel, Emmanuelle Seigner, Grégory Gadebois... 2019.

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