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CULTURE / Cinéma

Œuvre cherche auteur

En 1937, à Dresde, le jeune Kurt Barnet visite, avec sa tante Elisabeth, l’exposition Entartete Kunst, «art dégénéré». Le guide, en uniforme et casquette, explique que «ce genre de troubles psychiques et visuels» n’a pas sa place dans l’art – lequel doit, évidemment, célébrer la beauté, la pureté, la vérité, la force (etc.) de la race allemande. Elisabeth s’attarde devant un Kandinsky, apprécie, le confie à son neveu sous le sceau du secret. Presque tout est (déjà) dit. Un peu plus tard, Elisabeth, sorte de muse du jeune garçon, se voit contrainte de remettre un bouquet de fleurs à Hitler lors de sa visite officielle à Dresde. Ç’en est trop: elle pique une violente crise de nerfs, une sorte d’épiphanie musicale et esthétique, à laquelle assiste le jeune Kurt, et qui s’achève par l’internement de la jeune femme dans une clinique. Clinique dirigée par le médecin SS Carl Seeband, qui procède à sa stérilisation, puis à son euthanasie, moyen d’éviter la «contamination». Et ainsi de suite.

L’œuvre sans auteur, film en deux parties de Florian Henckel von Donnersmarck (La Vie des Autres) inspiré de la vie et de l’œuvre – mais surtout de la vie – du peintre Gerhard Richter est incontestablement un excellent documentaire artistique et historique. La nazification progressive et plus ou moins forcée de la famille Barnet, qui fait porter au petit Kurt un uniforme de SA miniature, le bombardement de Dresde, l’arrivée des Soviétiques, la fuite vers l’ouest par la gare de Friedrichstrasse après la constitution de la RDA, sont parmi les scènes les plus marquantes du film.

Kurt, devenu peintre, abandonne le réalisme socialiste et s’inscrit à l’école des beaux-arts de Düsseldorf, où il trouve enfin «sa» voie, les premiers succès, épaulé par un professeur fantasque et imprévisible.

Prévisible, tout le reste l’est tristement. Prisonnier de son scénario, et par conséquent de la biographie de son sujet, le discours du réalisateur sur l’art et l’artiste est simple et monolithique: des incidents de l’existence découle l’expression artistique. Appuyé par des ébauches psychologisantes (le suicide du père de Kurt, la figure du beau-père nazi, quelques coïncidences onomastiques), qu’il échoue à exploiter et contourne soigneusement, comme si le matériau l’effrayait, le film se déplie à la manière d’une équation où chaque scène entraîne la suivante. Les images d’atelier, les scènes d’amour, de doutes, de déception sont vues et revues, soulignées par une musique redondante et explicative. Le point de vue interne de Kurt est, malgré les épreuves qu’il traverse, et qui sont supposées le façonner, plat et logique. Le pâle fantôme, beau mais creux du grand Gerhard Richter.

Jugé «racoleur» par le principal intéressé, L’œuvre sans auteur est un joli film formel, pédagogique, esthétisant par moments. On y apprend. Il compile malheureusement tous les clichés du «biopic», parfois même de la reconstitution en costumes. Bien trop nette pour son sujet, cette fresque est, elle aussi, sans auteur.


La bande-annonce du film:

L’Œuvre sans auteur. Film allemand de Florian Henckel von Donnersmarck, avec Tom Schilling, Paula Beer, Sebastian Koch (3h10, avec entracte).

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