keyboard_arrow_left Retour
CULTURE / Biographie

La vie mosaïque de Niki de Saint-Phalle

chevron_left chevron_right
N ée en 1930, morte en 2002, la sculptrice a mené une existence de femme et d’artiste libre, engagée, autodidacte, réalisant des œuvres monumentales dans le monde entier. Une biographie «totale» relate sa vie, évoquant notamment le lourd secret de son enfance et sa vie avec le sculpteur fribourgeois Jean Tinguely.

Trencadis* est le troisième livre de Caroline Deyns. Une biographie totale à la construction très personnelle, qui multiplie les approches, aussi bien typographiques que psychologiques et historiques. Tentant d’être aussi agile, légère et inventive que la sculptrice, l’auteur ne néglige aucune piste, les explorant toutes, celles propres à l’époque autant que les invariantes, les historiques et les psychologiques, pour rendre justice à un monde plein d’odeurs, d’images et de sons, d’onomatopées pop, plein de rapports passionnels et déments, de personnages de jeu de tarot, d’art brut et de mœurs libérés si caractéristiques des années 60. On retrouve Andy Wharholl, le triomphe du Pop, les luttes des noirs, car Niki de Saint-Phalle, avec sa double nationalité, est très en phase avec l’actualité des USA. On la suit aussi dans sa découvert du Facteur Cheval, de l’œuvre d’Antonio Gaudi à Barcelone ou de celle de Brancusi à Paris.

Voilà donc un inventaire, une revisitation post #Metoo de la vie et de l’œuvre d’une artiste autodidacte, devenue fameuse aux temps des Nouveaux Réalistes en peignant à la carabine dès 1961. Une femme à la magnifique carrière, qui a réalisé des œuvres monumentales sur tous les continents, une artiste géniale qui résiste à son histoire et qui s’en échappe par tous les bouts.

Abandons

Née en 1930 et morte en 2002, Niki de Saint-Phalle fut mannequin pour Vogue et Life Magazine, et puis, après une tentative de suicide en 1952 et un internement avec électrochocs, artiste. En 1961, elle adhère aux Nouveaux Réalistes et devient instantanément internationalement célèbre grâce à ses Tirs, peintures exécutées à la carabine. Elle s’était mariée à 18 ans avec un copain de Georges Perec, Harry Mathews, avec qui elle aura deux enfants. Elle avait été elle-même confiée à ses grands-parents à sa naissance et reprise par sa mère à l’âge de trois ans seulement. Elle sera encore plus radicale, et c’est l’un des leitmotiv du livre: pour être une femme indépendante, artiste et libre, elle abandonnera à son tour ses deux enfants et partagera sa vie avec Jean Tinguely, qu’elle épousera en 1971. Elle aura de nombreux amants de passage, parfois plus jeunes qu’elle.

Inséparable de Jean Tinguely

Le sculpteur fribourgeois et elle eurent toute leur vie un rapport exceptionnel. Niki renversa les rôles et c'est Tinguely qui finit par devenir son assistant! Leurs rapports de pouvoir sont sans arrêt rejoués, jamais figés. Il veut un enfant, elle n’en veut pas, il en aura donc un avec une autre femme. Ils travaillent ensemble sur des projets d’installations monumentales comme le Golem à Jérusalem, le Jardin des Tarots en Italie ou la Fontaine Stravinski à Paris. A la mort du sculpteur, elle fondera le magnifique musée Tinguely de Bâle, incontestable réussite, bâtiment de  Mario Botta.

Le viol

A 62 ans, elle trouve enfin la force de révéler au grand jour Le Secret qu'elle porte en elle depuis cinquante ans. Le texte, publié en 1994 par les éditions La Différence, a la forme d'une lettre à sa fille Laura. Il se lit en quelques minutes et est poignant.

«Dans notre maison, la morale était partout: écrasante comme une canicule», écrit-elle. C’est l’été, elle a 11 ans, et son père, un respectable banquier, «glissa sa main dans ma culotte comme ces hommes infâmes dans les cinémas qui guettent les petites filles. Honte, plaisir, angoisse, et peur, me serraient la poitrine. Mon amour pour lui se tourna en mépris. Il avait brisé en moi la confiance en l'être humain.»

Niki tente de comprendre les raisons qui ont poussé son père à commettre ce geste. «Il existe dans le cœur humain un désir de tout détruire. Détruire c'est affirmer qu'on existe envers et contre tout. Mon père m'aimait, mais ni cet amour, ni la Religion Archi Catholique de son enfance, ni la morale, ni ma mère, rien n'était assez fort pour l'empêcher de briser l'INTERDIT.» Plus loin dans le texte, elle évoque également les hommes mal dans leur peau qui manquent selon elle d'imagination pour trouver de réelles solutions à leur mal-être: «Mon Père, secrètement, devait étouffer dans sa vie

mais il manquait du courage d'une vraie révolte. La petite fille que j'étais sera la seule victime de sa lamentable rébellion.» «Il faut se souvenir de l’époque, écrit-elle aussi. J’avais été élevée dans la honte de mon corps et dans l’idée catholique du péché. Les sœurs irlandaises, au couvent, étaient obsédées par le sexe. Les enfants sont perméables. J’avais bu de ce lait empoisonné.»

L’œuvre

L’œuvre  de Niki de Saint-Phalle est une ode à la femme épanouie, souveraine, et elle n’a rien de victimaire ni de revanchard. Elle parle de politique, c’est une artiste engagée; ses Tirs, commencés au moment de la guerre d’Algérie, sont des Tirs politiques. Elle tire sur Kennedy comme sur Khrouchtchev, évoquant donc aussi bien la guerre froide, la violence, le patriarcat que l’accouchement, le mariage.

On pose très souvent les équivalences femme = femme victime = art féminin. Mais ici, c’est l’inverse! Niki de Saint Phalle a refusé le rôle de victime et choisi le rôle d’héroïne, celui qu’elle attribue aux femmes qu’elle représente. Rappelez-vous Le Hon, exposée au Moderna Museet de Stockholm (1966), une femme géante, couchée sur le dos, aux jambes écartées; les visiteurs pouvaient pénétrer dans la sculpture par son sexe. Il ne s’agissait pas d’une œuvre thérapeutique mais d’une géniale affirmation de soi et de la grandeur insurpassable de la féminité!

 

* Le trencadis est un type de mosaïque à base d'éclats de céramique, typique de l'architecture moderniste catalane.


Caroline Deyns, Trencadis, Quidam Editeur, 364 pages.

 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR