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LA CHRONIQUE DE JLK

Quand Madame et Monsieur Tout-le-monde vont à la pêche aux followers…

L es millions d’usagers des réseaux sociaux ne sont-ils que des moutons manipulés? Est-il vrai qu’un nouvel algorithme canalise et sélectionne nos échanges sur Facebook? Et peut-on vivre avec moins de followers que Jeremy Star ou Kim Kardashian? Telles sont les questions qui se posent aujourd’hui à l’insu, croyons nous, de nos animaux de compagnie...

Madame et Monsieur Tout-le-monde, depuis quelque temps, ont un problème. Ils n’en ont parlé à personne jusque-là, même pas à leur fille aînée Lol, cheffe de projet dans une start up de gestion d’événements culturels, ni non plus à son frère Kevin, programmateur de nouveaux systèmes d’élimination des déchets urbains, tous deux trop impliqués dans le numérique pour ne pas sourire de leur inquiétude; et ce n’est pas non plus leur chien Pas-de-souci qui va les rassurer, ni leurs amis réels ou virtuels – encore heureux qu’ils aient pu partager leur désarroi au niveau du couple au moment de faire le même constat: à savoir que le nombre de leurs followers a baissé.

À vrai dire ce ne sont pas eux-mêmes, mais de plus en plus de leurs amis-Facebook, qui se sont avisés du phénomène, et la rumeur s’est ensuite amplifiée selon laquelle un nouvel algorithme limitait les échanges à un quota de 25 vues, sauf à multiplier les followers par un afflux concomitant de nouveaux amis susceptibles de booster l’impact publicitaire du support.

Comment bien «gérer» son profil...

Légende urbaine ou preuve réelle de manipulation? La question s’est clairement posée à Madame et Monsieur Tout-le-monde qui n’ont pas cessé, pour autant, de remettre en question des motifs plus personnels de leur baisse de popularité, impliquant leur responsabilité au niveau du partage.

En bref, Madame et Monsieur Tout-le-Monde se montraient-ils moins conviviaux que naguère? Avaient-ils offensé leurs followers en ne répondant pas tous les matins et tous les soirs à leurs saluts et autres vœux positifs? Ou ne s’étaient ils pas assez impliqués dans les débats sur les thèmes incontournable du moment?

Madame Tout-le-Monde, admiratrice sans réserve de la classe d’une Catherine Deneuve, avait-elle cédé à une coupable préférence personnelle en ne dénonçant pas, comme tant de ses amies FB, le dérapage de la star? Et pourquoi Monsieur Tout-le-Monde restait-il lui aussi muet à propos du boucher de Bagdad ou des abuseurs démasqués? 

Après tout, n’était-ce pas bon signe si les échanges et le partage se faisaient désormais à un niveau plus exigeant où il ne suffisait plus de s’envoyer une photo de coucher de soleil ou de son animal de compagnie pour enregistre 1000 vues d’un coup et presque autant de «like»?

Madame et Monsieur Tout-le-Monde, dans la foulée, piqués dans leur vanité et sincèrement désireux de remonter la pente, ont alors montré plus d’attention aux incitations du réseau social à partager collectivement le vivre-ensemble des amis FB, en commémorant chaque date de rencontre personnelle, chaque anniversaire de leurs milliers d’amies et amis, en se réjouissant plus ostensiblement de l’amélioration de la santé de Marie-Aude ou en prenant part au deuil de Paul-Henri, en créant un groupe de solidarité avec les victimes de harcèlement bisexuel ou en lançant un débat sur la façon de s’habiller de Miss Météo, quitte à proposer au passage de bons plans concrets ou de bonnes marques.

Enfin ils ne se sont plus contentés de «poster» des images de Pas-de-souci dans toutes ses postures: ils ont commencé de partager leurs observations sur ce cher compagnon dont les regards se faisaient de plus en plus lourdement insistants sur eux, ces derniers temps, à proportion probable, se figuraient-ils en leur aveuglement, de leur questionnement, et du coup leur cote de popularité à tous deux est remontée, notamment boostée par les vidéos de Pas-de-souci fixant la webcam avant de soupirer longuement…

Comment la vie envoie valser les followers

Or c’est, miracle, le long soupir de Pas-de-souci qui a suscité soudain le retournement complet de Madame et Monsieur Tout-le-Monde, juste avant la venue au monde de Pépère, le premier fils de leur fille Lol, qui a achevé de leur faire oublier leurs followers…

Fous que vous êtes de vous soucier de tout ça: voilà donc ce que le long, lourd regard de Pas-de-souci signifiait, et comme c’était vrai, comme tout s’éclairait tout à coup! Mais c’est bien sûr qu’ils s’étaient éloignés de Pas-de-souci, depuis qu’ils avaient les yeux vrillés du matin au soir à leurs petits écrans, de plus en plus séparés du monde environnant où l’animal s’impatientait de les ramener chaque jour, par les chemins et forêts, le long des lacs et de vaux en monts.

Bref, Pas-de-souci leur avait rappelé l’évidence d’un bond joyeux dans la neige qui venait de transformer le paysage en décor de conte; et voici que Pépère, qu’ils avaient vu plus souvent sur Instagram, jusque-là, qu’en réalité, redevenait un personnage en 3D.

Ou comment «faire avec», en riant de tout ça…  

Madame et Monsieur Tout-le-Monde n’en font pas une affaire moralisante, mais ça les soulage de s’être sortis de «tout ça» d’un jour à l’autre, et de se fiche pas mal, désormais, d’être suivis par deux pelés, ou de ne communiquer qu’avec trois tondues, juste pour le plaisir, avec le vieux bon sens qui les a empêchés, finalement, de devenir followers de fantômes ou de fantasmes.

Comme ma chronique touche à sa fin, je sors du bois pour me faire un selfie avec Madame et Monsieur Tout-le-Monde, leurs enfants Lol et Kevin, Pas-de-souci et Pépère le dernier né, tous réunis sur la même image image que je balance aux followers de Bon pour la Tête tandis que Snoopy, notre vrai fox-terrier aux vrais bons yeux doux, me regarde en soupirant avec une pointe de malice dans le regard…

Peut-on «faire avec» le réseau des réseaux, Facebook et Twitter, Instagram et les data bientôt divinisées dans les replis de la Silicon Valley? Il me semble qu’on le peut très bien. Je compte ce soir 3996 «amis» Facebook, qui ne m’ont coûté qu’un clic, et parmi eux de vrais amis «dans la vie», ainsi que ma bonne amie et nos enfants. Et puis quoi? Et puis rien. Il y a quelques années, un ado hollandais s’est filmé à la webcam, dans son lit, en train de ne rien faire, avant de diffuser sa vidéo sur la toile. Pionnier à sa façon, entre mille autres sûrement, il inaugurait une nouvelle forme de l’informe, véritable culture du Rien qui a pris des proportions considérables, par exemple avec le petit Cameron dont une série (Chasing Cameron) documente l’irrésistible ascension, d’abord sur Youtube et ensuite au fil de tournées mondiales où, avec une poignée d’autres jolis éphèbes engagés par un impresario malin, il gigote sur scène, signe ensuite ses photos de star du Rien et rentre ensuite chez sa maman qui gère son entreprise comme la mère de Kim Kardashian a lancé la sienne, etc.

Et puis quoi? Et puis rien. En ne racontant rien dans la série de ses sex-sellers, Anna Todd a vendu des centaines de milliers d’exemplaires à autant d’adeptes du Rien, dont un autre avatar, sous le nom de Jeremy Star, compte des millions de followers. Et puis quoi? Et puis rien. 

Sur quoi Madame et Monsieur Tout-le-Monde vont promener leur chien Pas-de-souci et leur premier petit-fils Pépère. Bonsoir les followers!


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Luc Debraine, Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Florence Perret, Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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