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ACTUEL / Histoire

La chimère irlandaise de Genève

E n 1782, à la suite de troubles politiques, le projet de créer une petite Genève en Irlande a vu le jour. Après des débuts prometteurs, il s’enlise et meurt.

18 mars 2018 | Isadore Ryan


Tout commence dans la nuit du 1er au 2 juillet 1782. La bourgeoisie genevoise a pris le pouvoir aux aristocrates quelques mois auparavant, mais elle abandonne l’idée de défendre la ville. Elle ouvre ses portes aux troupes françaises, sardes et bernoises venues restaurer le régime oligarchique. Les chefs de file du parti républicain renversé sont bannis de Genève. Parmi eux, le banquier Étienne Clavière, l’ancien procureur général Jacques-Antoine du Roveray et le jeune avocat François d’Ivernois. Ces personnalités entraînent dans leur sillage quelques centaines d’autres Genevois, souvent des horlogers et des artisans.


Jacques Antoine du Roveray, autre instigateur de l’aventure irlandaise.
© Bibliothèque de Genève

A la fin de juillet 1782, d’Ivernois se rend à Londres pour explorer la possibilité de fonder en Angleterre une colonie avec ces exilés genevois. Le projet se heurte à l’opposition des horlogers anglais. Toutefois, Lord Shelburne, le premier ministre d’origine dublinoise, suggère à d’Ivernois de traverser la mer d’Irlande. Là, à peine installé comme vice-roi, Lord Nugent Temple est bien décidé à imprimer sa marque. Une fois à Dublin, le 27 septembre 1782, François d’Ivernois présente à Lord Temple un mémoire sur la volonté d’«un nombre considérable d’Artistes de la Manufacture d’Horlogerie de s’établir en Irlande, s’ils y trouvent un encouragement convenable». L’encouragement ne se fait pas attendre. Le même jour, le Conseil privé d’Irlande se déclare favorable à l’implantation d’une colonie genevoise, convaincu par «les avantages qu’on pourrait assurer à ce Royaume par l’agrégation considérable d’un corps de Citoyens respectables, et à son commerce, par l’introduction d’une Manufacture aussi lucrative et aussi étendue.»


La silhouette de François d’Ivernois, un des instigateurs du projet irlandais.
© Bibliothèque de Genève

50'000 livres promis pour la colonie

Une nouvelle constitution vient d’être promulguée en Irlande, en avril 1782. Elle confère au parlement irlandais, où ne siègent que des aristocrates réformés, davantage d’autonomie législative envers Londres. Ivre de sa nouvelle puissance, la classe dirigeante irlandaise s’enthousiasme pour le projet de leurs frères protestants genevois. Le Comte d’Ely soutient «que le devoir de tout Protestant né libre est de contribuer de toutes ses forces au bonheur futur de ce peuple, le premier et le plus éclairé de l’univers». Lord Temple promet 50'000 livres des fonds publics pour contribuer à l’établissement d’une colonie. Cette somme doit être «appropriée à mille émigrants qui seront des Négociants, des Horlogers, ou des personnes recommandables par des circonstances particulières, parmi lesquelles il ne pourra pas y avoir plus de 200 enfants ou domestiques qui ne soient pas employés dans la Manufacture». Les autorités irlandaises s’engagent à leur donner 440 hectares de terrains et octroient un droit jugé très important par les exilés: les horlogers genevois pourront continuer à travailler avec de l’or à 18 carats et ne devront pas se plier à l’étalon-or anglais de 22 carats. Enfin, le vice-roi propose à d’Ivernois de «donner toutes sortes de sûretés pour vos compatriotes, en leur accordant une Charte qui les érige en Corporation, ce qui leur assurera le droit d’élire leurs Magistrats, et de faire des lois pour leur Gouvernement intérieur».


L’emplacement de la Nouvelle Genève, une carte dessinée par la naturaliste Henri-Albert Gosse. Document tiré de l’ouvrage
de Danielle Plan, Un Genevois d’autrefois. Henri-Albert Gosse (1753-1816), Paris, Genève, 1909. © Bibliothèque de Genève

De retour de sa mission irlandaise, d’Ivernois ne rencontre pas l’enthousiasme escompté. A Neuchâtel, où se sont regroupés de nombreux exilés genevois, son projet suscite la perplexité. Les particularités même de l’industrie horlogerie genevoise instillent des doutes sur la faisabilité de son transfert sur une terra incognita dépourvue d’industrie. De surcroît, le ciel politique à Genève commence déjà à s’éclaircir. Beaucoup d’exilés songent à rentrer dans leurs foyers. Malgré ces réticences, une commission genevoise, comprenant huit personnes, dont d’Ivernois, du Roveray, Étienne Clavière et l’horloger Ami Melly, se rend en Irlande au début de février 1783. Elle y inspecte le site choisi par les autorités irlandaises sur les terres fertiles du comté de Waterford, dans le sud-est de l’île. Peu après, quelque 250 Genevois prennent les devants et se dirigent vers le site encore vide de constructions de la Nouvelle Genève. Parmi les migrants se trouvent les futurs parents de Guillaume Henri Dufour.

Esquisses de la New Geneva

Mais l’enlisement commence. La construction de la première étape de la New Geneva devrait se terminer en septembre 1783, moins de neuf mois après le tour d’inspection de la commission. En réalité, à cette date, les travaux n’ont guère avancé. Un changement de régime du côté britannique explique en partie ce retard. En effet, la chute à Londres du premier ministre Lord Shelburne et le rappel de Lord Temple au printemps 1783 privent les Genevois de leurs soutiens les plus importants. Les successeurs du premier ministre et du vice-roi se montrent beaucoup moins empressés. En février 1784, d’Ivernois et du Roveray écrivent au ministre irlandais chargé du budget, Lord Orde, pour lui demander une avance de 10'000 livres sur les 50'000 livres promises afin de soutenir les Genevois déjà arrivés sur place. Mais Orde oppose des procédures et des délais au versement de la moindre somme en invoquant des «circonstances inévitables».

Une vue actuelle de la Nouvelle Genève en Irlande. © Collection de l’auteur


Est-il vraiment opportun de laisser s’installer des étrangers républicains à un endroit aussi stratégique que l’embouchure du port de Waterford? Pour sa part l’ambassadeur de Genève à la cour de Georges III, Saladin, appartenant au parti des aristocrates, s’efforce de dissuader les autorités britanniques d’accueillir les exilés genevois. Le républicain genevois Clavière soupçonne la France d’agir en sous-main: «Le ministre français… aura intrigué auprès du ministre anglais pour que cette affaire meure par les lenteurs.» Les Genevois déjà installés en Irlande donnent le coup de grâce à la Nouvelle Genève en mai 1784. Ils adressent une lettre à du Roveray et d’Ivernois en leur annonçant:

«Il nous est impossible de tenir plus longtemps dans une inactivité
qui nous cause déjà de très grandes pertes»

Ironie du sort, la première pierre de la Nouvelle Genève est officiellement posée le 7 juillet 1784 et des immeubles commencent enfin à sortir de la terre pendant l’été et l’automne de 1784. Ce chantier se déroule en l’absence des Genevois qui sont retournés sur le continent. Une importante communauté d’exilés se forme sur le lac de Constance où naît en septembre 1787 le futur général Dufour.

Que faire du site déserté? Après des débats, il est décidé d’y établir une caserne militaire. À la suite de la grande rébellion des Irlandais Unis de 1798 des milliers d’insurgés y sont incarcérés. Par la suite, New Geneva est vendue à un promoteur local qui rase presque complètement le site.


Cet article est paru dans le numéro de mars 2018 de Passé simple, mensuel romand d’histoire et d’archéologie, www.passesimple.ch



Pour en savoir davantage

Otto Karmin, Sir Francis d’Ivernois. Sa vie, son œuvre et son temps, Genève, 1920.
Peter Jupp, «Genevese Exils in County Waterford», Journal of the Cork, Historical and Archaeological Society, LXXV, 1970, p. 29–35.


L’emplacement de la Nouvelle Genève, une carte dessinée par le naturaliste Henri-Albert Gosse. Document tiré de l’ouvrage de Danielle Plan, Un Genevois d’autrefois. Henri-Albert Gosse (1753-1816), Paris, Genève, 1909. © Bibliothèque de Genève

Extrait de la liste des Genevois installés en Irlande en 1784. On peut y lire les noms de Bénédict et Pernette Dufour, les futurs parents du général. © Archives d’État de Genève

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