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Pologne / Fanatiques, foutez le camp!

Paulina Dalmayer

2 novembre 2020

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Quand la France pleure ses citoyens catholiques lâchement assassinés dans la basilique niçoise, la Pologne fait vent debout contre les intégristes catholiques au pouvoir. Le nouvel amendement de la loi sur l’IVG voté par le Tribunal constitutionnel place ce pays de l’Union européenne derrière l’Iran en matière d’accès à l’avortement.



La Toussaint marque traditionnellement en Pologne un moment très spirituel, un temps suspendu, méditatif, comme aspiré par une communion avec les morts. Les cimetières s’illuminent de bougies, se parent de chrysanthèmes, deviennent les lieux d’une étrange convivialité où on cause à voix basse de la vacuité des choses et de la fragilité de la vie humaine. Pas cette année. Depuis la décision du Tribunal constitutionnel du 22 octobre qui rend de facto l’avortement totalement prohibé, y compris dans le cas d’une malformation «grave et irréversible» du fœtus, la Pologne vit dans une atmosphère des plus électrique. Certains de mes amis polonais, dont l’écrivain Andrzej Bart, évoquent le climat de révolte de l’époque de Solidarnosc, quand la société a fait front uni contre l’instauration de l’état de guerre par le général Jaruzelski. Ils n’exagèrent pas. En dehors de l’ampleur phénoménale des manifestations qui ont embrasé tout le pays, alors plongé dans une situation sanitaire critique en raison du Coronavirus, il flotte dans l’air ce quelque chose de radical qui relève de la sainte colère, d’un ras-le-bol libérateur, d’une désobéissance quasi anarchiste face à ce qui est ressenti comme une injustice criante, sinon comme du fanatisme chimiquement pur. Un mot pour l’exprimer: «Wypierdalac!». Il s’agit en substance d’une injonction on ne peut plus claire à l’adresse du parti ultraconservateur au pouvoir, Droit et Justice, et de son chef, Jaroslaw Kaczynski: «Foutez le camp!» Peu élégant, certes. Mais il semble que l’heure n’est plus à la discussion et au compromis. A l’échelle du globe, l’Iran se montre désormais plus permissif en matière d’accès à l’avortement que la Pologne, pays-membre de l’Union européenne.

Il y a tout d’abord, dans le jugement du Tribunal constitutionnel, à la légitimité autant contestable que contestée à cause de sa politisation orchestrée par Kaczynski, une atteinte notoire au droit fondamental de chaque être humain vivant sous nos latitudes à la protection contre la torture, le traitement humiliant et la cruauté. Comment qualifier autrement que de cruelle, une loi qui contraint les femmes à porter à terme une grossesse dont l’issue ne donnera pas une occasion de fêter «un heureux événement», mais se conclura par un deuil d’après un nouveau-né incapable de survivre ou par des années d’enchaînement à un handicap à ce point insurmontable qu’il risque de susciter au mieux la pitié et, au pire, le rejet? Il y a doc en conséquence, une obligation légale imposée à chaque Polonaise de prouver son héroïsme. Quiconque s’intéresse à l’histoire de la Pologne, même de très loin, ne peut que constater  qu’en la matière, les femmes polonaises n’ont plus rien à prouver à personne. Elles se sont montrées exemplaires de courage et de dévouement pendant le soulèvement de Varsovie. Elles se sont engagées massivement dans le mouvement de défense des droits civiques sous le régime communiste. Elles ont su admirablement faire face à la transition économique du pays au début des années 90, menant de front une vie de famille, plusieurs boulots, activités militantes dans moult associations, notamment à caractère caritatif. Qu’on se garde de dire qu’elles manquent de sens des responsabilités. Devoir le rappeler à ceux qui dirigent actuellement la Pologne paraît honteux.

Traditions nationales et religieuses

Pourtant Jaroslaw Kaczynski, bien qu’il cristallise la colère, n’a pas pris le pouvoir par un coup d’Etat. Un pan de la société polonaise continue à voir en lui le digne gardien des traditions nationales, et surtout religieuses, menacées par la libération des mœurs, l’ouverture des frontières, la multiplication de choix de vie qui se présentent désormais devant tout un chacun. Il y a donc, aussi, dans le durcissement des mesures anti-avortement, une volonté brutale d’imposer un modèle de la polonité indissociable des valeurs chrétiennes, de surcroît interprétées de façon rigoriste, pour ne pas dire intégriste. Selon les troupes du Duce de l’Est, la Pologne accommodée à la sauce fondamentaliste montrerait même l’exemple au reste de l’Europe. C’est dire la division de la société polonaise. Mais le rapport des forces change.

Le dernier sondage d’opinion, réalisé le 30 octobre par un institut public, note une chute vertigineuse de la popularité de Droit et Justice, qui atteint péniblement 31%. C’est le score le plus bas depuis cinq ans. Et les bonnes nouvelles ne s’arrêtent pas là: la presse regorge de témoignages des milieux catholiques, tout comme de membres du clergé, qui refusent à Kaczynski de manipuler leur foi. Du jamais vu. Montées sous l’impulsion de Kaczynski pour «défendre l’Eglise coûte que coûte», les dites «milices nationales» (sic!), composées majoritairement d’individus au crâne rasé et aux gros muscles, sont remerciées par les premiers intéressés, à savoir les fidèles: «Nous ne voulons pas que nos lieux de culte soient retranchés derrière des miliciens. Cela éloignerait définitivement la jeunesse de l’Eglise, alors qu’elle se bat avec détermination depuis plusieurs jours pour sa liberté et pour la nôtre.» Voilà qui est clair. Dans un registre plus piquant encore, la lettre du père dominicain Wojciech Giertych à son neveu, l’ex ministre de l’Education nationale de la très catholique Ligue des familles polonaises, permet tous les espoirs: «L’Eglise doit mener les gens vers le bien, mais par la force des sacrements, des prières et de la catéchèse. Il n’y a que les prêtres de petite foi, qui ne connaissent pas l’enseignement de l’Eglise et qui ne croient pas en la parole de Dieu, pour attendre que l’Etat fasse le boulot à leur place et ramène les gens sur le droit chemin.»

Il se pourrait que la Toussaint 2020 soit celle qui nous fasse parler, nous les Polonais, non pas de la mort mais de la vie, non pas du deuil mais de la joie à retrouver notre dignité, non pas de ceux qui ne sont plus là mais de ceux qui viendront après nous et envers qui nous avons l’obligation morale de laisser un pays libéré de ses démons. Ainsi soit-il.

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