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LA CHRONIQUE DE JLK

Comme un vol de monarques affolés

L 'effet papillon rapproche deux livres exceptionnels de la rentrée littéraire romande et française: le récit partiellement autobiographique de Philippe Rahmy, «Monarques», qui nous ramène à l'origine de la Shoah, et le roman-fresque de Marc Dugain, «Ils vont tuer Robert Kennedy», scrutant la part d'ombre des States dans les années 60-70...

Les monarques ont divers sanctuaires migratoires dans le monde. Par exemple à un coup d'aile du petit port de Capitola, au Sud de San Francisco (on y fait volontiers escale au restau de poissons de Paradise Beach), derrière la grande demeure de bois ou séjournèrent Al Capone et la diva du muet Mary Pickford. Les monarques déferlent en ce lieu chaque fin d’année et, je ne sais pourquoi, leurs tourbillons de moires dorées à dentelles noires m'ont rappelé la sentence de Dostoïevski selon lequel la beauté sauverait le monde.

Mais quelle beauté? Celle des papillons ou des crépuscules divins sur les forêts maritimes de Carmel ou Big Sur? La beauté de la star hollywoodienne adulée par des nuées d’admirateurs ou celle qui ne se voit qu'en fermant les yeux?

Le Juif et le Palestinien

Le 7 novembre 1938, le jeune Hirsch Feivel Grinszpan – Herschel pour ses parent–, tirait cinq coups de pistolet 6.35 sur le secrétaire de l'ambassade d’Allemagne à Paris, Ernst vom Rath, qui succombait à ses blessures deux jours plus tard, provoquant, en représailles, le pogrom dit de la Nuit de cristal (30 000 déportés et plus de 2000 morts), quatre ans avant le déclenchement de la Shoah.

A l'origine du geste meurtrier du jeune Herschel: la volonté d'alerter le monde après le début des persécutions des Juifs d'Allemagne, sa sœur restée à Hanovre lui annonçant la déportation de 12 000 d’entre eux en Pologne.

Et trente ans après: même scénario, quand le jeune Palestinien Sirhan Sirhan tire sur le sénateur Robert Kennedy au motif que celui-ci se pose en défenseur d'Israël, cet assassinat marquant la fin des grandes espérances issues de la contre-culture et de l'opposition à la politique impérialiste de Johnson et du complexe militaro-industriel, fourrier principal de la guerre au Vietnam.

Le poète, le martyr et le comédien

Philippe Rahmy est à la fois un enfant cassable et un chef de guerre de papier qui va partout. Monarques est ainsi le fruit de l’incroyable périple à travers le temps et les pays de cet handicapé à l’énergie affolante, qui écrit d’ailleurs: «La force qui m’emprisonnait pouvait aussi me porter. Il suffisait qu’elle s’exprime durablement». Et comment, même dure-dure, qu’elle aura duré!

S'il dit que son enfance a pris fin à la mort de son père, en 1983, et que c’est au même moment qu’il a décidé d’écrire sur Herschel, l'esprit d'enfance qu'il y a en lui, au sens où l'entendait Bernanos, est intact, avec l'intransigeance de celui qui attend que les mots ne trahissent pas les choses. Le littérateur moyen se paie souvent de mots, tandis que Philippe Rahmy paie le prix que lui réclament ses os de verre. Là résident sa fragilité et sa force, autant que son besoin d'amour et sa reconnaissance à ceux qui l’aiment: «L’amour est mon seul besoin, un amour troué, disloqué, mais obstiné, out entier ramassé dans la littérature, notre petite éternité avant la mort.»

Les mots sont ancrés dans la réalité, et voilà ce qu'il en est: Philippe Rahmy, dont le nom signifie miséricordieux en arabe, et qui signe Rahmy-Wolff sur les réseaux sociaux pour honorer la lignée de sa mère, est le fils d'un fermier égyptien dont le père a été assassiné, et de Roswitha l’Allemande, fille d'un médecin nazi et d'une Juive convertie au protestantisme. Un bon pasteur vaudois a essayé, en vain, de répondre à Philippe quand celui-ci lui a demandé pourquoi Dieu avait créé un monde mal foutu au point que ses os se brisent pour un rien et que les violents l'emportent un peu partout. Sa maman allemande lui a expliqué, tout en faisant la lessive, que son peuple portait le poids d'un grand péché, et que ça impliquait des responsabilités. Et voilà des années qu'il parle avec son père, musulman attaché à l'islam tolérant du maître soufi Mohamed Abduh, mort il y a plus de trente ans mais toujours présent en son âme ni chrétienne, ni juive non plus qu’arabe - ou plutôt tout ça ensemble  qui a fait qu'il se sentirait le frère d'un jeune Juif polonais tirant sur son amant boche pour alerter le monde.

Philippe Rahmy cite Jean Genet, l'enfant martyr devenu voleur et grand poète voyou dont Herschel le rebelle pourrait être un personnage. La veille de son meurtre, le jeune Juif incarnait en effet, au Bœuf sur le toit où il se donnait en spectacle pour survivre, un ange en pagne couvert de paillettes dorées coiffé par Jean Cocteau d’une colombe affolée…

Affolant spectacle, aussi bien, que ce show délirant dans le cabaret chic et choc de la bohème parisienne de l’Occupation ou dignitaires nazis et grandes figures de la musique française (Poulenc, Milhaud, Honegger et toute la bande) et de la littérature (Gide et Cocteau, notamment) festoyaient à l'occasion du dernier concert du jazzman Benny Carter, et cela pendant que les nazis épuraient joyeusement l'Allemagne!

Herschel victime sacrificielle? Même si c'est «plus compliqué», comme la légitimité de l'Intifada sera «plus compliquée» à défendre un demi-siècle plus tard, Rahmy s'identifie bel et bien au jeune éphèbe humilié après avoir tabassé lui-même un diplomate russe en posture de le violer!

Comme Jean Genet le paria, qui laisse une œuvre d’une incomparable beauté et  prendra fait et cause pour les Palestiniens, c'est par les mots et la poésie, au fil d’un travail d'écriture ardent que Philippe Rahmy a rendu sens au vol affolé des monarques.

Deux premiers recueils de haut vol (Mouvement par la faim, un portrait de la douleur, et Demeure le corps, chant d’exécration), un récit de voyage en Chine d’une percutante lucidité (Béton armé), et un roman sondant les tenants du terrorisme actuel en Angleterre (Allegra) ont marqué l'extension progressive de sa lutte contre le mal et ses murs, jusqu'à cette sublime rêverie réaliste à travers le temps et le chaos affolé, où les monarques, symboles d'une harmonie mystérieuse, figurent la quête d’un éden «capable d’accueillir leur migration».

Débarquant à Tel-Aviv sur les traces de Herschel, Philippe Rahmy découvre, dans cette «métaphore de l’humanité» dont la Palestine est exclue, une foule : «Dix ou vingt mille expatriés. Ils ont quitté l’Erythrée, le Soudan, par vagues successives. Ils ont franchi le Nil, la frontière égyptienne, le désert. Ils sont désormais en Israël qui les rejette»…

Dans l’avion pour Israël, l’auteur de Monarques avait alterné la lecture de L’Homme révolté de Camus et celle du Monde et de Haaretz consacrant leur une à l’élection de Donald Trump. Et l’affolement continue: «Pour chacun d’entre nous, le romanesque des illusions est supplanté un jour ou l’autre par une image effrayante de réalité, comme une bête éventrée au bord du chemin».

Vous avez dit complot?

Du romanesque des illusions perdues, et des bêtes éventrées le long du chemin de l’Histoire brandissant sa grande hache, le nouveau roman de Marc Dugain, consacré à la double conspiration plus que probable qui aboutit à l’assassinat de John Fitzerald Kennedy, en novembre 1962, puis à celui de son frère Robert, en 1968, est littéralement saturé.

Rien là-dedans de l’aura poétique des monarques, à part la dernière litanie méditative du narrateur sous le ciel crépusculaire, achevée en trois temps: «Reste un esprit caressant. Demain s’ouvre la chasse. A l’imposteur qui est en soi.»

Mais ici dominent les vampires de l’ombre, le mensonge et la falsification – les fake news d’un pouvoir masqué dont le romancier, chroniqueur très documenté, retrace les méfaits commis au nom de la gloire de l’Empire et, accessoirement, pour le meilleur profit personnel des démons dont le plus sinistre, John Edgar Hoover, a déjà fait l’objet d’un mémorable portrait de Marc Dugain, sous le titre de La Malédiction d’Edgar.

Bien entendu, les circonstances historiques et sociales entourant les actes affolés du jeune Herschel et de Sirhan Sirhan sont peu comparables,  mais le même effet papillon joue dans les deux cas de ces deux tireurs dont l’un est solitaire, et l’autre sûrement pas, qui aboutissent à des réactions semblablement chaotiques et dévastatrices.

Vous avez dit parano?

Par delà la chronique documentaire, Marc Dugain a choisi – au risque de passer pour un complotiste comme tous ceux qui n’admettent pas les mensonges officiels –, de donner la parole à un narrateur dont la propre histoire a été marquée par la mort tragique, et très suspecte, de ses deux parents, peut-être en rapport avec l’assassinat de Bobby Kennedy?

Obsédé par le mystère sanglant continuant d’envelopper les morts de JFK et son frère (environ 50 acteurs ou témoins auront été liquidés de diverses façons), l’historien sexagénaire O’Dugain, Irlandais d’origine mais dont le père, psychiatre éminent, a dû fuir l’Europe sous la pression des services secrets, poursuit des recherches qui nourrissent ici un formidable tableau d’époque prolongeant ceux de James Ellroy et de nombreux autres auteurs convaincus que le rapport Warren est une foutaise et que derrière Sirhan Sirhan, agissant sous hypnose, se cachaient des meurtriers autrement motivés et organisés. Dans la foulée «psy», Marc Dugain revient sur les opérations secrètes menées par la CIA, en se servant même d’un Timothy Leary, pour couper la jeunesse américaine de la réalité et précipiter son «bad trip»…    

Quelle beauté là-dedans? Celle d’un roman passionnant et courageux sondant la complexité humaine, sans exclure les délires personnels, pour tenter de résister aux mensonges relevant du prétendu secret d’État.

Trente ans après l’assassinat de Robert  Kennedy, le protagoniste du roman de Marc Dugain conclut, au risque d’affoler les monarques déboulant ces jours sur la côte Ouest: «Je me demande si je ne préférais pas la guerre froide à cette alliance de mafieux blancs. Mais Trump devrait se méfier. Le complexe militaro-industriel l’a laissé déverser sa démagogie comme un tombereau de purin sur un champ de betteraves, mais s’il ne rentre pas dans le rang, ils sauront trouver un cinglé facilement manipulable pour lui reprocher d’avoir renié ses promesses. Puis l’armer et lui faciliter l’accès au président le plus consternant de l’histoire américaine»…


Monarques, par Philippe Rahmy.  La Table ronde, 197p.

Ils vont tuer Robert Kennedy, par Marc Dugain. Gallimard, 398p.