keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Analyse

Sylviane Agacinski: Une femme de gauche contre les «avancées sociétales», ça ne se peut pas!

L a philosophe a dû renoncer à une conférence à Bordeaux suite aux menaces d’associations d’extrême gauche et LGBT. Pourquoi tant de haine? Parce que l’auteure de «L’Homme désincarné» incarne une réalité inaudible: contre le développement des technologies de la reproduction, il n’y a pas que des cathos réactionnaires. Il y a aussi des hommes et des femmes de gauche, qui dénoncent l’avènement d’un nouveau prolétariat reproductif mondial. Mais au nom de la lutte contre l'homophobie, cette cause-là devient indéfendable.

«Nous sommes choqués, désolés et agacés!» Dans le magazine La Vie, Bernard Lachaise, professeur retraité de l’Université Bordeaux-Montaigne, commente l’événement qui a secoué le milieu académique français la semaine dernière: l’annulation, suite à des «menaces violentes», d’une conférence-débat de la philosophe Sylviane Agacinski sur le thème «L’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique.»

Episode supplémentaire d’un phénomène qui se développe, sur le modèle américain, dans les universités du Vieux Continent: la montée d’un militantisme d’intimidation qui réussit à imposer la censure au nom de la défense des minorités. Sylviane Agacinski, dans Le Figaro, observe que la situation s’aggrave: «Je n’ai jamais vu ça. Ce climat d’intimidation est récent». Elle déplore «une forme de terreur intellectuelle qui affecte gravement l’état du débat public. Il devient très difficile de débattre en France», conclut celle qui a pris position pour le PACS et le mariage homosexuel, mais contre les mères porteuses (GPA) et la PMA (procréation médicalement assistée) pour toutes. Les associations d’extrême gauche et LGBT hostiles à sa venue ont déclaré vouloir mettre «tout en oeuvre afin que [sa] conférence n’ait pas lieu». Sur quoi, le comité d’organisation a renoncé, explique Bernard Lachaise qui en est membre, estimant qu’il n’avait pas les forces nécessaires pour assurer la sécurité de la conférencière et de son public.

Un exemple de plus du «maccartysme universitaire» émergeant, selon l’expression d’Eugénie Bastié dans Le Figaro. Mais l'épisode est particulièrement frappant car Sylviane Agacinski, par ailleurs femme de l’ex-premier ministre socialiste Lionel Jospin, est une figure respectée de la vie intellectuelle française, une femme de gauche à la réserve exemplaire face au cirque médiatique, qui expose ses idées avec rigueur, sans chercher la polémique ni blesser ses interlocuteurs. Malgré cela, un militant de l’association Mauvais genre, interviewé dans La Vie, affirme sans sourciller qu’elle tient un «discours haineux» et «homophobe», et que l’empêcher de parler constitue un «acte citoyen.» Des propos, que l’on soit ou non d’accord avec la philosophe, qui relèvent de la pure mauvaise foi. Pire: en confisquant les termes habituellement utilisés pour défendre la liberté d’expression, ils dévoilent des mécanismes manipulatoires propres au totalitarisme.

De puissants arguments de gauche

Pourquoi tant de haine? Parce que Sylviane Agacinski incarne une réalité inaudible, notamment pour les militants LGBT: face au développement des technologies de la reproduction, il n’y a pas d’un côté la gauche amie du progrès et de la diversité et de l’autre, la droite catholique et rétrograde. Contre la GPA (gestation pour autrui) et la PMA (procréation médicalement assistée) pour toutes, La Manif pour tous n’est pas seule. Il y a aussi des féministes et des personnes de gauche, animées par de puissantes préoccupations à caractère social. Dont celui-ci: l’«avancée sociétale» des nouveaux modes de procréation se fait au prix de l'exploitation de femmes pauvres ou précarisées. En Inde, aux Etats-Unis, en Espagne, en Grèce, en Ukraine, un nouveau «prolétariat reproductif mondial» émerge sous nos yeux. Mais nous préférons ne pas le voir, tout à notre sympathie pour les nouvelles manières de «faire famille.»

Ce thème de la marchandisation du corps féminin, Sylviane Agacinski le développe dans plusieurs de ses livres dont le dernier récemment sorti, L’Homme désincarné (Gallimard). L’exemple le plus spectaculaire de cette marchandisation est celui de la gestation pour autrui: la philosophe n’en revient pas de voir cette pratique «d’une violence misogyne inédite» qui consiste à «acheter le corps d’une femme, jour et nuit pendant neuf mois», se développer et, bien qu’interdite en France comme en Suisse, gagner chaque jour des partisans au nom du «droit à un enfant.»

Mais il n’y a pas que la GPA. Il y a aussi une pratique largement admise comme le don d’ovocytes, dont la pénibilité et la dangerosité sont sans commune mesure avec le geste équivalent du donneur de sperme. Les femmes qui «donnent» leurs ovocytes ne le font pas avec insouciance, pour mettre du beurre dans les épinards en passant un moment cocasse: elles sont véritablement sous pression financière.

Les partisans de ces évolutions affirment qu’il y aurait une manière «éthique» de mettre ces techniques à disposition en interdisant toute rémunération. Mais l’argument ne résiste pas à l’observation des faits: la réalité, c’est que là où le don n’est pas rémunéré, il n’y a pas, ou pratiquement pas, de donneuses d’ovocytes ni de mères porteuses. Nous sommes bel et bien face à un marché, régi par la loi de l’offre et de la demande, où les plus inquiétantes dérives sont déjà observées. Et élargir l’accès à ces techniques de la demande médicale à la demande «sociétale», cela revient à faire exploser la demande.  

Le spectre de l'homophobie

Sylviane Agacinski n’est pas la seule personnalité de gauche à s’inquiéter de cette évolution. Avec elle - et membre comme elle du collectif Corp pour l’abolition de la GPA - il y a par exemple l’historienne féministe Marie-Josèphe Bonnet, fondatrice des Gouines rouges dans les années 1970 et auteure de Adieu les rebelles! Ou Jacques Testart, le biologiste «créateur» du premier bébé éprouvette français, devenu «critique de science» et commentateur virulent de l’asservissement des technosciences au libéralisme économique.

Citons encore la juriste Muriel Fabre-Magnan qui, sans être ouvertement de gauche, s’oppose à la GPA comme nouvelle forme d’exploitation du corps féminin (notamment dans La gestation pour autrui: fictions et réalité).

«C’est la lutte des classes mondiales sur le front de la procréation!» s’écrie Marie-Josèphe Bonnet. Pourtant, la solidarité envers «ces milliers de femmes pauvres incitées à produire des bébés pour les couples riches» n’a pas le vent en poupe. Pourquoi? Parce que ces couples riches sont souvent homosexuels. Sylviane Agacinski dans La Vie: «La GPA a été revendiquée comme un droit par une partie militante de la communauté gay. Du coup, montrer que cette pratique est une forme de servitude, c’est encourir l’accusation d’homophobie - accusation particulièrement pénible et injuste pour tous ceux (et celles) qui se sentent étrangers à un sentiment aussi bas et méprisable.» Mais une accusation qui «fait taire beaucoup de ceux et celles qui se posent des questions.»

Dans une interview à L’Hebdo en 2013, Marie-Josèphe Bonnet ne disait pas autre chose, dénonçant «une partie du mouvement gay, tendance LGBT, qui a pris tout le monde en otage au nom de la lutte contre l’homophobie.»

Et la lesbienne historique de préciser à propos de son livre: «Je dénonce la propagande pro-GPA qui stigmatise les opposants sous des qualificatifs de droite ridicules. Le fait est que beaucoup de gens comme moi, qui ne sont ni catholiques ni de droite, sont opposés à la GPA, mais il était devenu impossible de le dire: le débat était complètement verrouillé à gauche par un lobby gay qui qualifiait d’homophobe tout opposant à ses objectifs. J’ai dû prendre mon courage à deux mains pour surmonter mon malaise et parler ouvertement de cette question. J’ai lutté pour l’émancipation des homosexuels dès la première heure et, en 1971, il fallait du courage pour descendre dans la rue. En 1979, j’ai soutenu une thèse d’histoire sur les relations amoureuses entre femmes, et je peux vous dire qu’on ne s’est pas bousculé pour me proposer un poste à l’université. Aujourd’hui, le courage, c’est d’écouter sa conscience et d’aller contre la pensée dominante qui se veut progressiste en matière de procréation et qui est, en fait, ultralibérale.»

Quand on voit quels journaux se sont inquiétés de l’atteinte au débat démocratique que constitue l’épisode bordelais, on se dit que ce n’est pas gagné: tandis que Le Figaro, Causeur ou La Vie développaient largement l'épisode, Libération et Le Monde se contentaient de reprendre la dépêche d’agence.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR