keyboard_arrow_left Retour
ANALYSE / ECONOMIE

Si Mark Rutte était Suisse

L e premier ministre néerlandais est à la tête des refuzeniks face au méga-plan de relance de 750 milliards d'euros initié par le couple franco-allemand. Et s'il changeait d'avis?

Têtu comme un Hollandais, dit-on. Une image que le Premier ministre Mark Rutte a soigneusement cultivée par son refus obstiné du méga-plan de relance de l'économie européenne initié le 15 mai dernier par le couple franco-allemand et qui se base sur un emprunt collectif de 750 milliards d'euros pour aider les pays les plus affectés par la pandémie. Le Néerlandais est vent debout contre cette mise en commun des ressources financières, avec ses collègues suédois, autrichien et danois, surnommés «les Quatre frugaux», en prévision du sommet européen prévu les 17 et 18 juillet prochains à Bruxelles, qui doit en principe l'entériner.

Il y a quelque chose de suisse dans l'attitude de ces quatre enfants terribles de l'UE: ils sont riches et ont fait la démonstration d'une gestion plutôt bonne des conséquences économiques de la crise sanitaire. La récession y est globalement moins prononcée qu'ailleurs, et même moins, Pays-Bas mis à part, que l'Allemagne, pourtant l'un des meilleurs exemples européens. Ils sont ainsi mieux positionnés en vue de la reprise économique attendue que la plupart des autres membres de l'UE, à commencer par ces grandes victimes que sont l'Italie, l'Espagne et la France. Leur position défensive pourrait être assumée par Ueli Maurer, chef du Département fédéral des finances, si la Suisse était membre de l'UE. Notre conseiller fédéral n'a-t-il pas dit dans la NZZ début mai que la perspective d'une hausse de la dette «{le} faisait se sentir mal dans {sa} peau» ?


Lire aussi: Ueli Maurer, endette-nous, pour notre bien!


La méfiance face au «Club Med»

Mais comme le souligne l'hebdomadaire The Economist, proche des milieux financiers britanniques, Mark Rutte défend une position bien plus élastique que son obstination affichée ne le laisse entendre: «Il est comme le vicaire de Bray». Autrement dit: comme cet abbé d'un village britannique prêt à changer de religion à chaque nouveau monarque, du moment qu'il renforce sa position. Et comme lui, Ueli Maurer a fini par entériner le vaste programme d'aide de 75 milliards de francs engagé par la Confédération pour pallier les effets de la pandémie, non sans grommeler il est vrai face à cette décision du Conseil fédéral dont il se doit d'être solidaire.

Pourquoi en irait-il différemment avec Mark Rutte? Bien sûr, politiquement, il s'appuie sur une opinion qui pense majoritairement que les pays du Sud payent les conséquences de nombreuses années de mauvaise gestion et de réformes insuffisantes. Bien sûr, il fait monter les enchères de la négociation, en exigeant, par exemple, que le budget de l'UE pour ces cinq prochaines années, soit limité et modernisé. Mais au plan économique, les Pays-Bas, comme la Suède, le Danemark, l'Autriche, et bien sûr l'Allemagne, vont largement bénéficier de l'effort financier collectif que les Vingt-Sept vont consacrer à la relance.

Ne pas être le seul à payer

La croissance économique du continent, languissante depuis la crise de la zone euro en 2010-2012, devrait en effet s'en trouver stimulée. Selon les calculs de la Commission, ce sont deux points de pourcentage de croissance en plus qui devraient être générés dans les quatre prochaines années, avec la création de deux millions d'emplois supplémentaires. Une telle croissance ne profite évidemment pas qu'au pays directement récipiendaires des aides mais à l'ensemble de l'économie du continent, y compris celles des «quatre frugaux».

C'est évidemment ce qu'a compris le gouvernement allemand lorsqu'il a accepté en mai dernier la vieille revendication française, accompagnée de celle des pays endettés du sud, de partager la dette. Les Allemands ont vite fait leurs calculs. Leur propre plan de relance atteint le montant astronomique de 1100 milliards d'euros (prêts, subventions, cautionnements), soit près d'un tiers du PIB. Or ce plan, qui dépasse de la tête et des épaules les efforts des autres pays (proportionnellement et en valeur absolue), ferait porter sur les épaules du seul contribuable allemand le prix de la sortie de crise. Pourquoi? Dans une économie aussi interconnectée que celle du continent européen, les mises de fonds d'un pays aussi puissant et central que l'Allemagne finissent inévitablement dans les poches des partenaires. Aussi, mieux vaut d'emblée, pour Berlin, partager la facture après avoir donné des gages de bonne volonté.

Partage des risques et des gains

Les Néerlandais sont des gens têtus mais, comme les Suisses, comme les Allemands, ils sont aussi pragmatiques. Ils ont assurément fait leurs comptes pour découvrir qu'ils avaient aussi à gagner, et pas seulement à perdre, en empruntant pour financer la sortie des pays du «club Med» de la crise. Dans une déclaration conjointe avec la Confindustria, l'association patronale italienne publiée jeudi dernier, la VNO-NVW, la confédération des employeurs néerlandais, appelle une ratification de l'accord. A une condition: que les impôts ne soient pas relevés.

Bien sûr, le plan de relance va encore creuser la dette des pays européens. Mais est-ce si grave, docteur? Le phénomène est mondial. Pour la première fois depuis la dernière guerre mondiale, le taux d'endettement moyen va dépasser l'équivalent du PIB. La Suisse n'est, à cet égard, pas différente des autres pays, elle qui verra la Confédération accroître d'une trentaine de milliards de francs sa dette, actuellement voisine de 97 milliards. Mais ni les économistes ni les politiciens n'ont trouvé mieux, pour le moment, pour remédier aux conséquences des fermetures forcées par la pandémie. Dès lors, partager les risques, c'est aussi partager les gains futurs. Et c'est peut-être l'enseignement que Mark Rutte pourra, lorsqu'il aura finalement donné son accord au méga-plan de relance, donner à Ueli Maurer, lequel dit encore que c'est tout seul qu'on est le plus fort.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR