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ANALYSE / Société

Redécouvrons la galanterie

L es manières se font rares. Parmi elles, la galanterie. Serait-elle un code sournoisement porteur d’inégalité? Dans le sillage de Rousseau, les féministes l’affirment. Mona Ozouf, qui se considère comme féministe, défend l’idée inverse depuis de nombreuses années. Pour elle, c’est justement parce qu’elles sont artificielles que les manières permettent la vie en société. Voilà qu’elle déploie son argumentaire au sein d’un nouveau livre, «Pour rendre la vie plus légère» (2020), aux Editions Stock, un recueil de ses différentes interventions et de celles de ses interlocuteurs dans l’émission «Répliques» d’Alain Finkielkraut. Un ouvrage bon pour les méninges.

Et si ce n’était pas la nature qui avait raison, mais l’art de vivre? Et si les conventions sociales nous permettaient d’être pleinement nous-mêmes? C’est la thèse que défendait le philosophe britannique David Hume, en opposition à un Jean-Jacques Rousseau adepte du célèbre «retour à la nature». Mona Ozouf est une historienne et philosophe française qui réhabilite Hume: pour elle, c’est la civilisation qui compte, dans ce qu’elle a de compléments à offrir à la nature. C’est sur fond de cette vision de l’homme comme animal social que l’auteure revalorise la galanterie dans Pour rendre la vie plus légère. Les livres, les femmes, les manières, tentant par ses réflexions de convaincre à nouveau ceux qui l’ont délaissée. Et ses arguments sont puissants.

La galanterie comme dépassement de la nature

Mona Ozouf a en effet une conception fort originale et intéressante de la galanterie, comme de la littérature. D’ailleurs, chez elle, la littérature et les manières contribuent, dans un dialogue subtil, à rendre la vie plus légère, au même titre que la féminité – d’où le titre et le sous-titre de l’ouvrage. Mona Ozouf valide en quelque sorte la définition classique de la galanterie comme une inversion artificielle où la femme devient forte et l’homme faible. Mais au contraire des adversaires de la galanterie, qui voient en elle une confirmation hypocrite de la faiblesse naturelle des femmes, la philosophe, à la suite de Hume, considère ce code comme un parti-pris en faveur de l’artifice, autrement dit pour la supériorité de celui-ci sur la nature (et non la supériorité de l’homme sur le femme ou de la femme sur l’homme):

«[…] la galanterie est une compensation délibérément apportée à une inégalité naturelle, celle de l’homme et de la femme. J’entends déjà ceux qui disent: "Vous voyez bien, il convient que c’est une inégalité naturelle, la galanterie est donc un piège pour la conserver." C’est vrai, à la différence que, pour Hume, les artifices comptent plus que la nature, puisque le fond de la nature humaine est précisément la capacité à créer des artifices.»

Cela signifie-t-il que la galanterie chasse le naturel et qu’être galant revient à ne pas être soi-même? Nullement. Il faut comprendre la civilité – avec toutes ses variantes – comme un prolongement de notre essence, un prolongement qui nous permet de devenir un être social. En société, la civilité est donc la condition sine qua non pour être soi. Loin d’être autoritaires, les codes ont pour effet de pacifier nos rapports à autrui. C’est «un espace de réduction de la violence», écrit Philippe Raynaud dans Malaise dans la civilité1. Un apaisement qui n’efface pas la nature, mais lui permet d’exister: on parle d’amour et on finit par le faire.

Notons d’ailleurs que Mona Ozouf n’est pas la seule féministe oldschool à défendre la galanterie. Elisabeth Badinter, une femme qui se revendique de gauche, la défend elle aussi, la considérant comme une façon très française d’adoucir les rapports entre hommes et femmes. Le contraire, autrement dit, d’un conflit entre les sexes: «Le rapport entre hommes et femmes en France est plus doux, plus solidaire, plus ­empreint de séduction que dans d’autres cultures européennes. Rien ne fait plus horreur aux Français, hommes et femmes, que la guerre des sexes ou la séparation physique entre eux. » (Phrase tirée de XY. De l’identité masculine, 1992)

Vérité ne rime pas (toujours) avec spontanéité

Aussi, nous dit Ozouf, les attaques intellectuelles à l’encontre de la galanterie ne viennent pas seulement d’un féminisme ne voyant dans ce code qu’une validation cachée d’un machisme systémique. Un mouvement plus général est en cours, celui de la confusion entre l’authenticité et la spontanéité. C’est l’un des autres grands enseignements de Pour rendre la vie plus légère: les manières, bien qu’artificielles car créées par l’être humain, ne sont pas des vecteurs l’hypocrisie; elles forment au contraire un moyen d’atteindre la vérité. Car le vrai ne se situe-t-il pas parfois dans la subtilité? Et le vrai apparent, le faux, dans une trop grande spontanéité?

«L’authenticité, mot fétiche, nous la confondons volontiers avec la spontanéité – c’est mettre la vérité dans la bouche des enfants – et avec l’immédiateté – c’est faire de l’humeur le test de la vérité. On peut pourtant penser que nous nous approchons davantage du vrai quand nous ne cédons pas au premier mouvement, prenons le temps de la réflexion, cherchons avec soin le mot juste, l’exacte nuance. Nos sentiments deviennent alors des œuvres, une création continuée sur laquelle, George Eliot nous l’a appris, il nous faut veiller.»

L’auteure de rappeler cette situation que nous avons sans doute tous déjà vécue:

«Je voudrais rappeler un texte d’Alain qui m’a souvent servi dans la vie, en particulier avec ma petite-fille aînée qui a un caractère bouillant et qui arrivait de temps en temps chez moi en disant: "j’ai dit à maman que je la détestais." Je lui posais toujours la question: "mais est-ce que c’est vrai?", et elle me répondait: "Ah non!" Je lui citais alors ce texte d’Alain, absolument magnifique, qui dit que ce qui rend difficile la vie familiale, la "vie de ménage", comme il le formule, c’est le demi-sommeil de la vie familiale: les contraires qui ont lieu dans la vie sociale s’engourdissent et, du coup, on se laisse aller, dans la vie familiale, à l’humeur, à dire tout à trac ce qu’on pense. Alain commente très profondément: "C’est-à-dire, à la lettre, ce qu’on ne pense pas."»

Comme le note Alain Finkielkraut, ce phénomène peut être mis en lien avec cette phrase d’Emmanuel Berl, «Je n’écris pas pour dire ce que je pense, mais pour le savoir». En résumé, bien que cela puisse paraître paradoxal, les manières comme la littérature ont la possibilité de nous faire dire – ou écrire – ce que l’on pense vraiment. Mais attention! les manières sont ici définies avant tout comme une attention à l’autre, et non comme une obsession ridicule de l’étiquette enveloppée d’un mépris pour les personnes qui l’ignorent. Les manières trouvent leur grâce dans la bienveillance. Le souci des autres, qui passe par le souci de soi.


«Pour rendre la vie plus légère», Mona Ozouf, Editions Stock, 300 pages


1Avec Claude Habib, Perrin, 2012. 

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