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ANALYSE / Débats

Qu’elle est fragile, la liberté de parole!

N ous vivons en démocratie. Les constitutions de nos pays européens garantissent la liberté d’expression. Mais les signes se multiplient: celle-ci peut être insidieusement grignotée. Par toutes sortes de biais qui, pris isolément, peuvent paraître anodins et dessinent néanmoins une menace montante. Petit journal des sujets d’inquiétude.

Deux nouvelles suisses trop peu remarquées. 

Le conseiller fédéral Parmelin (UDC) en charge de l’économie, de la formation et de la recherche, est allé à Zurich tirer les oreilles des chercheurs de l’Institut fédéral suisse des sciences et des technologies de l’eau (EAWAG). Mécontent d’un rapport qui pointe la pollution due aux pesticides utilisés dans l’agriculture. Tout indique que le texte sera modifié à la suite de cette intervention. Le ministre-vigneron estime que les personnes travaillant dans une institution fédérale n’ont pas à critiquer, même entre les lignes, la position du gouvernement. Les savants trop critiques n’ont qu’à se taire.

Autre petite information. Le WEF, la grande messe de Klaus Schwab, a interdit l’accès à sa conférence de presse l’hebdomadaire de gauche Wochenzeitung. En prétendant n’accueillir que les médias qui «collaborent» depuis longtemps. Collaborer? Ce serait le rôle des médias, plutôt que de relater et le cas échéant de critiquer? Doivent-ils faire allégeance à la cour du grand homme? Cette manifestation est puissamment soutenue par la Confédération qui dépense notamment des millions pour sa sécurité. Et son chef aurait le droit de dire qui peut en parler ou pas? L’éditorialiste Frank Meyer a raison de se fâcher dans le Sonntagsblick: «La république n’a pas à financer une cour et ses barrières

Les puissants ont toutes sortes d’outils pour réfréner les curiosités. Grande entreprises et administrations multiplient les postes de «chargés de communication», chargés en fait de faire barrage aux questions impertinentes, de les noyer dans la langue de bois. Pratiquer un journalisme libre et critique devient un parcours du combattant. 

En France, c’est différent, c’est pire encore. Là, c’est un «politiquement correct» de gauche, ultra-féministe et ultra-écologiste qui ne cesse de réclamer des censures. On se souvient de l’interdiction de parole qui a frappé la philosophe Sylviane Agacinski coupable de s’interroger sur la procréation médicalement assistée. Une pétition court ces jours pour réclamer l’interdiction de l’émission de Alain Finkelkraut sur France Culture, après une passe d’armes télévisée entre lui et la militante Caroline de Haas qui jugea sexiste une plaisanterie, douteuse ou pas, lancée dans l’énervement. La même mouvance vient d’obtenir la déprogrammation  du dernier film de Polanski au Théâtre national de Bretagne. Pour une accusation de viol présumé datant d’il y a 40 ans. 

Ces ukases se multiplient. Un groupe d’intellectuels prônait cet été le boycott des Rendez-vous de l’histoire de Blois en raison de la présence de l’historien Marcel Gauchet, qualifié de «ultra-réactionnaire»…  alors qu’il est vaguement socialiste. Son premier pourfendeur est un intello bardé de diplômes qui se dit «créateur de concepts», Geoffroy de Lagasnerie (38 ans). Il était, le 14 novembre, l’hôte de l’Université de Genève pour une conférence de haut vol. 

Ecouter ce penseur sur son site est une épreuve, son charabia pseudo-philosophico-politique est ardu. Mais il traduit en termes savants des pulsions de la rue qui secouent la République. Il lâche ainsi tout de go: «Il faut sortir de la démocratie, cette illusion!» Pour lui, «les lois sont là pour maintenir les privilèges», elles n’ont pas à être respectées. Un allumé d’extrême-gauche? Nenni, il réfute cette étiquette, il rejette tous les partis, tous les mouvements, toutes les formes d’organisation. Un anarchiste? Pas davantage, il n’en a ni la flamme ni l’ambition collective. C’est un rebelle mais un individualiste forcené. La révolution, il la voit au bout d’une explosion de révoltes personnelles. A la manière des Gilets jaunes, l’esprit communautaire en moins. 

Ces dérapages, pas trop menaçants dans l’immédiat, disent néanmoins quelque chose sur l’esprit du temps. Celui-ci est par ailleurs puissamment marqué par d’autres intolérances. Notamment dans le débat autour des réponses à apporter au réchauffement climatique. C’est une autre histoire. Nous la suivrons. 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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