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ANALYSE / Télévision

Mise au pas du patriarcat à la RTS

V idéo promouvant le langage inclusif, charte de bonne conduite et de bonne pensée: la direction de la chaîne romande agit de façon pratique et idéologique dans l’attente des résultats de l’enquête interne sur des faits de harcèlement et de mobbing, dont le public aura connaissance à compter de mi avril.

Techno gentille pour oukase en douce. La vidéo dure trois minutes et quarante-trois secondes, le format des tutos. Mise en ligne mercredi dernier par la RTS, elle a fait parler jusque sur le plateau de Pascal Praud, l’animateur polémiste de la chaîne française CNews. Le mot de féminisme n’y figure pas, mais son propos s’inscrit à n’en pas douter dans ce combat. Prenant à témoin le public, elle met le personnel devant le fait accompli. Soit l’adoption progressive à l’antenne du langage épicène, non genré, dit aussi inclusif. Des formations à cet effet seront dispensées au personnel de la RTS. Décision de la direction.

Les mauvaises façons de parler

La forme de cette vidéo aussi brève que parlante ne manque pas de punch. Elle aurait même un petit côté intimidant, à moins qu’il ne s’agisse de vertueuse contrition, en affichant, exemples «maison» à l’appui, les mauvaises façons de parler au regard des bonnes. Ces manières directes n’ont pas plu au producteur et présentateur de l’émission Infrarouge, Alexis Favre. Un «scandale», a-t-il twitté, avant de se mettre d’accord sur le terme «maladroit» avec le rédacteur en chef des rédactions sport de la RTS, Massimo Lorenzi.  Mais eux et les autres sont prévenus. A l’avenir, ils comme elles ne diront plus «Bonjour à tous», mais «Bonjour à toutes et à tous». Mieux: «Bonjour et bienvenue».

Comme l’explique à Bon pour la tête Valérie Vuille, directrice de l’agence DécadréE, qui intervient dans la vidéo, «l’expression "Bonjour et bienvenue" ouvre à la non-binarité, elle est en ce sens plus incluante que "Bonjour à toutes et à tous".» Ce qui doit disparaître, c’est donc le «Bonjour à tous», mais aussi le «Mademoiselle» ou le trop entendu «médecins et infirmières», qui peut être avantageusement remplacé par «personnel soignant». De même bannira-t-on «les Genevois ont voté» au profit du non genré «Genève a voté». Sexisme, domination masculine, patriarcat, quel que soit le nom qu’on lui donne, l’actuel cadre de reproduction sociale, jugé inégalitaire, «andro-centré», autrement dit pas assez «neutre», doit changer et ce changement passe par le langage, dont dépendent grandement les représentations du monde.

La question, sous ses aspects progressistes, se voulant de la sorte inattaquable, est politique et donc soumise au débat légitime. Elle a le visage d’une révolution sinon culturelle, du moins anthropologique. Elle divise dans les médias libéraux ou de centre gauche, du Monde à Libération en passant par Le Temps, et certainement au sein de la «Tour» à Genève.

Charte de bonne conduite

Cette évolution souhaitée par la direction de la RTS s’accompagne non seulement d’un guide langagier mais aussi d’une charte de bonne conduite. Si le guide, qui se rapporte à la façon de parler, était plus ou moins attendu par le personnel depuis la naissance d’un «collectif» issu de la grève des femmes de 2019, la charte, elle, date du 10 décembre dernier, soit après la parution de l’enquête du Temps du 31 octobre faisant état de cas de mobbing et de harcèlement sexuel à la RTS.

Si cette charte appelle à lutter contre de tels comportements, qui tombent sous le coup de la loi, elle contient aussi des dispositions de nature culturelle, qui pourraient, selon les cas, être jugées comme attentatoires au libre exercice de la profession de journaliste, de réalisateur et réalisatrice. Comment comprendre cette invitation à «limiter et questionner les stéréotypes dans les fictions produites ou co-produites, tout en respectant la liberté d’autrices et d’auteurs»? Y aura-t-il des comités de censure ou plutôt de figures imposées?

Opportunisme?

La vidéo réalisée par la RTS avec le concours de l’agence carougeoise DécadréE date, comme la charte, du mois décembre. Certains à la «Tour» soupçonnent une «réalisation opportuniste», dans la foulée de l’enquête du Temps, dans le but de «faire patienter le public» jusqu’à la publication des résultats de l’enquête interne sur des faits de harcèlement, de mobbing ou encore de vexations de type homophobe ou misogyne − environ 220 témoignages auraient été recueillis. Jointe par téléphone, la porte-parole de la RTS Emmanuelle Jaquet dément ces sous-entendus, tout en précisant que «les premières communications au sujet de cette enquête auront lieu par l’entremise de la SSR à compter de mi avril.»

Un professeur de sciences-politiques à l’Université de Lausanne, François Masnata, un intellectuel de gauche attachant tout autant qu’énervant, aujourd’hui disparu, enseignait deux notions présentées comme cardinales à ses étudiants: tout était selon lui rapports de force et intérêts. Ces repères en forme de maxime ne s’appliquent-ils pas à l’affaire de la RTS?

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Yves Genier, Anna Lietti, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet (ordre alphabétique).

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