keyboard_arrow_left Retour
ANALYSE / ELECTIONS PRESIDENTIELLES

Les drôles de vacances - Donald Trump

L a gestion désastreuse de la crise du Covid-19 par Donald Trump fera-t-elle du Président américain la victime la moins regrettée de la pandémie?

«Et pourtant, il sera réélu...»

C'est sur ce soupir désabusé que se terminent la plupart des conversations énumérant la liste des erreurs, mensonges, bouffées de colère, obsessions narcissiques, attaques au-dessous de la ceinture du président américain Donald Trump.

«Et pourtant, il sera réélu...»

C'est aussi par ces mots que commence la colonne de Frank Bruni dans le New York Times du jour. «Cette rengaine est devenue une forme de prophylaxie spirituelle, poursuit l'éditorialiste. Nous nous préparons au pire. Mais en agissant de la sorte, nous confondons un mécanisme d'auto-protection avec l'analyse rationnelle. Nous traitons un tic verbal comme s'il s'agissait d'une vérité inéluctable. Or tel n'est pas le cas. S'il se peut que Trump soit réélu pour quatre ans, il est tout autant possible que nous assistions en ce moment à son auto-destruction.»

Quand un fabricant de désinfectants, Reckitt Benckiser, en vient à avertir les Américains de ne pas avaler ou s'injecter, sous aucun prétexte, ses produits - dont leur président a suggéré l'usage pour tuer le Covid-19 - on se dit qu'un point de non-retour a peut-être été atteint. 

Peut-être.

Pourquoi notre réticence à l'envisager? Parce que nous avons trop souvent été pris à contrepied. Donald Trump, improbable héritage bling-bling des années quatre-vingt, ne devait pas être élu: il l'a été, à la stupéfaction générale. Il arrondirait les angles dans son nouvel habit de président: il les a au contraire aiguisés. Les contre-pouvoirs de la féroce démocratie américaine calmeraient ses appétits: il les a noyautés ou constamment rabaissés. Aucun scénariste n'avait imaginé la délirante escalade. Nous naviguons à vue dans une série où le pire se niche au prochain épisode - ou au suivant. 

Nous nous sommes dits alors que le problème n'était pas Donald Trump mais les fissures culturelles, sociales, idéologiques, religieuses d'un pays où les partisans du port d'armes généralisé sortent renforcés de chaque massacre dans une école, les ploutocrates plus riches de chaque crise financière, les évangélistes plus influents de chaque scandale où trempent leurs prédicateurs, les pauvres plus résignés de chaque coupe budgétaire (voir l'article de The Atlantic).

Ce pays dont nous envions l'esprit «pourquoi pas?», qui a su faire de technologies souvent nées ailleurs que chez lui des nécessités planétaires, qui a donné au monde Spike Jones, Frank Zappa et Captain Beefheart (bon, là je parle de mes goûts...) a peu à peu échappé à notre radar intellectuel et affectif.

La dernière fois que nous nous sommes sentis «tous Américains», c'était après les attentats du 11 septembre 2001. Encore y avait-il malentendu: nous nous sentions New-yorkais. Parce qu'envers et contre tout, cette ville incarne la fraternité, la résilience, la beauté. Wendy et moi y avons fait notre voyage de noces en 1980, nous y sommes arrivés le jour où John Lennon était assassiné et sommes allés voir la foule se recueillir devant l'immeuble où il vivait. La bouteille de rhum pour écouter deux orchestres latinos à Harlem, dont celui de Ray Barretto, coûtait 20 dollars, 33 tours vinyle compris. Violence, amour, générosité, bienvenue dans la Pomme!

Mais New York, ce n'est pas les Etats-Unis; le New York Times n'est pas la voix de l'Amérique, ce serait plutôt Fox News depuis 15 ans, cela nous le savons aussi. Beaucoup d'Américains méprisent la «Sodome du Nord» et les journalistes donneurs de leçons. Après le 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont rapidement dilapidé le capital de sympathie des attentats en réagissant comme ils le font depuis la Deuxième guerre mondiale: à coups de bottes et de bombes - «intelligentes» cette fois. 

D'où la sinistre anticipation:

«Et pourtant, il sera réélu...»

Et si nous nous trompions, encore une fois?

«Regarde qui il aura en face, m'avertit un ex-collègue journaliste: Joe Biden». D'accord, Joe Biden est aussi appétissant qu'un double cheese MacDo oublié un quart d'heure sur le comptoir. Mais l'enjeu n'est pas là. Ce que Trump a réussi avec son instinct de conquérant brutal prêt à tous les coups fourrés, seul Trump peut le défaire, en s'auto-dévorant. C'est ce qui semble en train de se produire.

Il faut lire l'enquête de Katie Rogers et Annie Karni (dans le NYT aussi). On savait Donald Trump incapable de se concentrer plus de deux minutes sur un dossier, erratique, âge mental d'un gosse criseux de cinq ans, malade de son image dans les médias qu'il hait et qui l'obsèdent. La crise du coronavirus et le confinement qui en résulte pour lui aussi - plus de bains de foule, de golf à Mar-a-Lago - ont sur lui des effets délétères. Réveillé dès 5 heures du matin, il ne pénètre dans le bureau ovale de la Maison Blanche que vers midi. Avant cela, il regarde la télévision, canal après canal. Et ce qu'il voit le déprime. Jusqu'ici, il avait ses entrées à Fox News où il pouvait s'en prendre aux diffuseurs de fake news (selon lui) comme CNN. Depuis peu, même la chaîne amie commence à prendre ses distances.

Frustré, le président voit son principal atout se défaire entre ses doigts. Vingt-six millions de chômeurs enregistrés en un mois, du jamais vu dans l'histoire américaine. Les gains boursiers des dix dernières années effacés en moins de temps que cela. «Make America great again», allez dire ça aux électeurs quand la barre des 50'000 morts du Covid-19 a été franchie, que la courbe ne s'aplatit pas beaucoup, contrairement à celle des autres pays développés, et que les manifestations pour «libérer» l'économie américaine tournent en pétards mouillés...

Que la gestion trumpienne de la pandémie vire au désastre ne surprend que le dernier carré de ses affidés. «Vous demandez à un homme arrivé au Bureau Ovale en manipulant les techniques d'information virale de lutter contre un virus? interroge Marina Hyde dans le Guardian. Pas étonnant qu'il ne puisse s'y résoudre. Imaginez plutôt qu'il est tenté de s'identifier à une maladie indifférente aux souffrances humaines, qui s'en prend de manière disproportionnée aux minorités ethniques et résiste affreusement aux thérapies. En termes de sciences comportementales, le meilleur moyen d'encourager Trump à vaincre le virus serait de le rendre professionnellement jaloux de ce dernier».

Sarcasme à part, c'est peut-être ce qui se joue actuellement. Privé de meetings, le président a cru trouver dans les briefings quotidiens sur la pandémie une visibilité renouvelée. Mais le manque crasse d'empathie - sa phrase «I don’t take responsibility at all» restera gravée dans les mémoires - liée à l'impréparation due à son absence aux réunions de spécialistes donnent ce que nous voyons depuis une dizaine de jours.

L'Ubu américain est nu. Il s'en rend compte et, fidèle à son caractère, s'enferre. Ses amis l'appellent moins souvent, les conversations sont plus courtes. Les «gourous» du président se nomment Hope Hicks, Johnny McEntee, Dan Scavino, Brad Parscale, Kellyane Conway et Jared Kushner, des conseillers de l'ombre qu'on voit peu dans les médias, à part les deux derniers. Tous les autres, notamment les conseillers scientifiques, courbent l'échine - que ce soit pour limiter les dégâts, dans l'intérêt national, ou par peu d'être virés, on ne sait pas au juste. C'est en général ainsi que fonctionnent les dictatures. Après, les lâches peuvent toujours bégayer qu'ils ne faisaient qu'obéir aux ordres. 

Vous souvenez-vous du haut fonctionnaire (anonyme) qui avait dénoncé dans le New York Times les pressions subies dans l'administration Trump? Il n'a guère été imité.

Reprenons maintenant le raisonnement de l'éditorialiste Frank Bruni. Donald Trump peut encore retomber sur ses pattes, mais les signaux ne sont pas bons. Sa popularité a certes un peu progressé au début de la crise Covid-19 (ce dont il n'a pas manqué de se féliciter bruyamment), mais l'effet de rassemblement autour des chefs est fréquent dans ces situations - voir le Conseil fédéral, ou même Boris Johnson. La vraie nouvelle, observe Bruni, est que ce bonus, modeste, s'est vite évaporé. 

Dans trois Etats clés qui ont permis sa victoire en 2016 - Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin - les sondages le placent assez loin derrière son adversaire démocrate. Donald Trump s'en est pris à ses boucs émissaires habituels - la Chine, les immigrés - pour masquer ses propres erreurs, il veut encore croire à une normalisation rapide de l'activité économique. Le problème est que les Américains, eux, n'y croient pas. Ils ont peur, se débattent dans les difficultés quotidiennes. 

Donald Trump continue de gesticuler. Cela a toujours été sa vraie passion, la seule peut-être de ce fils à papa mégalomane. Masqués par les projecteurs, les gradins du cirque se vident.

Finalement, il ne sera peut-être pas réélu. Il sera la victime la moins regrettée du Covid-19.

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

2 Commentaires

@Pepe 26.04.2020 | 15h35

«Merci pour ce très bon article, je souhaite vivement que vous ayez raison !»


@EAbyss 27.04.2020 | 18h51

«La question est; à quoi sert le président d’un pays. Creusons un peu plus la question...
Merci BPLT pour ce très bon article»


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR