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ANALYSE / SOCIÉTÉ

Le temps long, c’était avant

S ur sept pages A4 bien denses, le haut-fonctionnaire français Jean-Philippe Duranthon a publié cet automne dans le trimestriel d’idées «Commentaire» une analyse magistrale du temps long en politique. Expliquant la cohérence théorique de ce dernier et la force qu’il a longtemps donnée à l’Occident, il voit dans l’histoire récente la preuve de ce qu’il considère comme une «régression», ayant des conséquences sur les institutions des Etats européens. Or, quelle place la Suisse prendrait-elle dans ce diagnostic, si elle y figurait? Voici le commentaire d’un commentaire paru dans «Commentaire».

Agir dans la durée sur le plan politique nécessite de «concilier l’immédiateté de l’événement et la lenteur des mutations». C’est sur ce présupposé que Jean-Philippe Duranthon, qui a occupé diverses fonctions de direction, de conseil et de cabinet dans des ministères, fonde son article «A la recherche du temps long» publié dans le numéro d’automne 2020 de la revue française Commentaire. On se trouve sur un terrain intello, certes, mais la substance est on ne peut plus pragmatique. C’est à coup de leçons diverses et détaillées tirées de l’histoire que Jean-Philippe Duranthon tire son fil inédit et passionnant.

Les étapes de la régression

L’harmonie entre le temps long et l’action immédiate, c’est d’abord l’histoire d’un succès. Celui de l’Occident, ni plus ni moins. Avec la société chrétienne, c’est la perspective d’une vie éternelle après la mort qui donnait à la vie sur Terre une responsabilité plus importante, que ce soit sur le plan individuel ou sur le plan collectif. On pourrait dire avec Kundera que la vie n’étant qu’une répétition générale (on ne peut jamais vivre une seconde fois le même instant), la promesse du Ciel équivaut à la représentation théâtrale à venir, celle-là même qui rend la répétition générale importante et ne se limitant pas à elle-même.

Quant au roi, il ne fait que prolonger la Cité de Dieu sur le plan politique et incarne une réalité transcendante. C’est ainsi qu’il «donne une perspective de long terme à l’action quotidienne». Mais le temps long ne saurait s’incarner que dans un système monarchique et divin. Les régimes sécularisés qui lui ont succédé ont remplacé la religion par le progrès et le roi par la nation. Des entités abstraites qui, dans un autre style, rendent possible une culture du temps long.

C’est dans la destruction de ces versions modernes de principes unificateurs que Jean-Philippe Duranthon voit les causes du déclin de la cohérence temporelle. La nation n’a pas résisté aux nationalismes du XXe siècle et la mondialisation qui les a suivis nous amène dans un autre extrême guère plus favorable à un maintien des Etats-nations tels qu’on les connaissait au XIXe siècle. «Quant au Progrès, écrit Duranthon, il est disqualifié parce que l’opinion considère qu’il ne bénéficie pas à tous de manière égale et qu’il est incapable de répondre aux nouveaux défis qui pèsent sur la planète, voire les aggrave.»

On l’a compris, c’est donc un discours post-national, anti-libéral et surtout court-termiste qui se retrouve responsable d’un désintérêt politique pour le tragique. «Le temps historique, résume Duranthon, surtout le temps long de l’Histoire, n’a plus pour objectif de montrer la complexité du monde, la contribution de chacun à une œuvre collective de création continue, les ruptures qu’il faut favoriser ou craindre: il doit servir à soutenir un discours politique du moment.»

Quelques exemples concrets

Des exemples concrets? En voici d’abord pour l’écologie politique: «dans tous les pays, ses promoteurs font l’écart entre des jeux politiciens de court terme et l’annonce d’objectifs héroïques de long terme et s’intéressent peu à la définition du chemin réaliste permettant de passer des uns aux autres.» Difficile de donner tort à ce point de vue, à l’heure où l’on débat volontiers des feux de cheminée et des zones piétonnes, mais jamais, ô grand jamais, de la surpopulation, thème tabou sur lequel les cathos «pro-vie» sont les seuls à s’exprimer.

Tout autre domaine, celui du contenu des enseignements: «les programmes scolaires se réduisent à des idées générales complétées par quelques flashs événementiels, le tout, loin de montrer la complexité des situations et la difficulté des évolutions, illustrant un discours souvent simpliste.» Constat que nous pouvons tous faire à la lecture des manuels francophones d’histoire présentant par exemple désormais le Moyen Age comme une période sombre entre l’Antiquité et la Renaissance, pas vraiment digne d’intérêt. Et l’auteur poursuit: «les programmes des concours d’entrée dans les grandes écoles se contentent désormais d’un temps long très court, généralement limité, pour ce qui concerne la France, au XXe siècle ou, au mieux, à la période postrévolutionnaire.»

Ne parlons même pas des déboulonnages de statues, témoignage on ne peut plus clair de l’orgueil du présent face à l’histoire dans laquelle il s’inscrit. Un phénomène moins médiatisé est évoqué dans le texte de Duranthon, à savoir la priorité que se sont donnée les dirigeants politiques «d’étouffer les germes de contestation interne et de déstabiliser ceux qui cherchent à les déstabiliser», s’offrant ainsi une légitimité à court-terme. Liés à cette problématique, on pense bien sûr à la fin du septennat en France et le mandat de quatre ans aux Etats-Unis, des erreurs aujourd’hui reconnues par beaucoup. Mais pour revenir en arrière, il faudrait que les gouvernants veuillent limiter leur propre pouvoir. 

Pire encore, et c’est maintenant la minute géopolitique, l’instabilité gouvernementale de pays comme la Belgique, l’Espagne ou Israël est une réalité actuelle qui fait froid dans le dos quand on pense qu’à l’inverse, elle n’atteint pas la Russie de Vladimir Poutine ou la Chine de Xi Jinping, qui au contraire renforcent leur unité respective année après année. Il ne s’agit pas de vanter la politique de ces chefs d’Etat, mais de constater la «possibilité d’inscrire leur politique dans la durée, de prendre des orientations qui nécessitent du temps pour produire leurs effets, de privilégier le temps long et non l’immédiat.»

Et la Suisse dans tout ça?

Face à ce qui apparaît comme une situation nécessitant une prise de conscience européenne, que penser du modèle de gouvernance suisse? En quelque sorte instable, avec un nouveau chef de gouvernement chaque année, il se prête bien à l’harmonie temporelle défendue par Duranthon: notre chef de gouvernement, précisément, n’a presque aucun pouvoir en plus de celui des autres membres de son collège. Aussi, les possibilités de participation citoyenne à tous les niveaux et sous diverses formes, alliées à un fédéralisme qui n’a pas beaucoup vieilli, contribuent paradoxalement à une méfiance vis-à-vis de l’action immédiate.

Cette relative continuité, dont on se gausse en Helvétie, est-elle épargnée par la régression de l’harmonie temporelle que regrette Duranthon? A regarder l’actualité suisse des deux dernières années, rien n’est moins sûr. Ne songeons qu’aux accents anti-parlementaires apparus en 2019 à gauche de l’échiquier politique, puis en 2020 aux allers-retours de plus en plus incompris concernant la gestion du covid-19, à la prolongation des pouvoirs spéciaux du Conseil fédéral, à la démission volontaire du parlement ou encore au manque de vision à long terme, justement, qui semble être devenu la règle en ce qui concerne le dossier européen. Prenons au moins la conclusion amère de l’article de Duranthon comme un avertissement:

«Au début du XXe siècle, Henri Poincaré et Albert Einstein ont, avec la notion d’espace-temps, franchi un pas fondamental dans la compréhension du monde. Dans les sociétés "modernes", l’homme semble avoir désormais perdu la notion du temps, se contenter d’un espace à trois dimensions, ne vivre que dans l’immédiat. Comment ne pas y voir une régression?»

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