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ANALYSE / CORONAVIRUS

Le retour
de l’idée de mort

L a situation est sérieuse. Ce qui est à faire pour y faire face est simple, et tout aussi sérieux. Il suffit d’appliquer les directives du Conseil fédéral et de rester le plus possible à la maison. Pourtant, un affolement général parcourt la Suisse. Dans les autres pays d’Europe aussi. Comment l’expliquer? La peur est naturelle à l’homme. Mais il semblerait bien que le coronavirus traduise quelque chose de plus profond encore: le retour de l’idée de mort dans nos sociétés – et le retour du tragique qui lui est lié, essentiel à la vie. Analyse.

Certes, ce n’est pas la première fois que l’on voit une maladie décimer – tuer un sur dix, étymologiquement – une partie de nos congénères. La génération précédente a par exemple été hantée par le sida. L’écrivain français Philippe Besson rappelle très bien dans Dîner à Montréal ce qu’ont été ces années du point de vue du vécu: «oui, c’est beaucoup tombé autour de moi, beaucoup, les années 90 ont été un carnage, certains jours je nous revois comme une colonne de soldats, très jeunes, très purs, sur un champ de bataille, partant à l’assaut et, de la colline en face, l’ennemi tirait à balles réelles et les garçons perdaient l’équilibre les uns après les autres, s’affaissaient, leur carcasse rejoignait la terre, la boue […]».

Il demeure cependant que, contrairement au sida, le coronavirus est une maladie contre laquelle on ne peut pas faire grand-chose. Rester le plus possible à la maison, oui, mais le virus rode, on ne le connaît pas bien, et tout le monde peut le choper, puis espérer s’en sortir. Voilà que l’Europe est touchée, elle qui avait été préservée du choléra, cette autre épidémie dont la septième pandémie de la seconde moitié du XXe siècle est demeurée en Afrique. Voilà que la peur gagne la population. Voilà que celle-ci semble déroutée. Certains se moquent de l’hystérie accompagnant ce qui ne serait qu’une grippe; d’autres reprochent aux gouvernants de ne pas prendre de mesures assez drastiques. Toute cette agitation est en réalité ridicule, car elle cache l’essentiel: le retour de l’idée de mort dans nos sociétés européennes.

Tragique contre dramatique

Sur le plan pratique, en effet, on a tôt fait d’avoir tout dit: appliquons les directives de nos dirigeants. Punkt Schluss. Ce qui est à faire se résume assez bien, alors même que les journaux déversent des pages et des pages sur la question. Et la panique ne gagne pas seulement les rédactions, mais aussi les bourses. Partout l’on s’agite. L’économie mondialisée balbutie. Maints éditorialistes blablatent sur le bien-fondé de la globalisation, résonnent sur les frontières; c’est la panique à bord du court-termisme et du pragmatisme. Car il faut bien voir que cette panique, précisément, traduit le retour de l’idée de mort au cœur de nos vies.

Le sociologue Michel Maffesoli, auteur de La faillite des élites, a développé cette idée dans l’émission «Face à l’info», délivrant une intuition d’un grand intérêt intellectuel: avec la modernité et le progrès de la technique, la mort s’est peu à peu éloignée de nos quotidiens. On peut même avoir ce raisonnement sur le plan géographique: la mort s’est planquée dans nos hôpitaux, ou ailleurs sur la planète. Comme nos Etats européens n’ont quasiment plus connu de guerre depuis septante ans, ni de pandémie, peut-être nous étions-nous déshabitués de l’idée de mort, de fin – pourtant consubstantielle à la vie humaine. Le fait que quelque chose d’essentiel échappe à nos logiques, que tout à coup un événement ne colle plus aux petites cuisines de nos praticiens, est devenue désormais une hypothèse flippante.

Selon le professeur Maffesoli, ce phénomène se traduit par un retour du tragique dans nos vies, qui étaient entrées dans une phase à proprement parler dramatique. En cause? La modernité qui, faisant du progrès un absolu, vise le dépassement de la mort grâce au savoir humain. Avec le dramatique, tout est envisagé sous l’angle des solutions; avec le tragique, il faut «faire avec». Ainsi, la crise avant tout sanitaire que nous sommes en train de vivre aura peut-être le mérite de nous ramener à notre condition de finitude et à une certaine modestie, l’autre nom du réalisme. Regarder la mort en face. Sans pour autant évacuer le progrès, ajouterais-je. Car reconsidérer le tragique en ce siècle qui sera spirituel ou ne sera pas, c’est un progrès. Et qui voudrait revenir en arrière s’agissant des progrès de la médecine?

La fin de la légèreté?

La prise de conscience tragique à laquelle nous mènera sans doute la crise du coronavirus signera-t-elle ainsi la fin d’une certaine légèreté dans notre conception de l’existence? Oui et non. D’un côté, et c’est ce que nous pouvons voir de positif dans cette reconfiguration provisoire de la société, il semblerait que l’idée selon laquelle quelque chose nous dépasse fait son petit bonhomme de chemin dans la tête de bien des gens. Mais d’un autre côté, les avez-vous aussi repérés, tous ceux qui font douloureusement le deuil de leur sortie du samedi soir au milieu d’une foule dansante? «Je suis pas faible, moi, je m’en fous, j’ai besoin de ma vie sociale»: ce genre de réactions est à pleurer. C’est surtout la preuve que, sous couvert de cette pseudo-sociabilité, nombre de personnes – et notamment de jeunes – ne savent plus lire, faire société en très petit comité, discuter à deux, se nourrir de silence. Et tout simplement s’adapter.

Aussi, l’épisode des attentats – qui bien sûr ne sont pas une maladie – aurait déjà pu nous ramener au tragique, mais est-ce que ce fut le vraiment le cas? Au-delà du cercle des victimes, a-t-on vraiment senti une prise de conscience de la fragilité non seulement des hommes, mais des civilisations, dont nous avait déjà alerté Paul Valéry? Après réflexion, rien de moins sûr. Gardons-nous cependant d’être pessimistes. Il est permis en effet de voir une petite lumière au bout d’un tunnel dont on ne sait même pas la longueur. En fait, cette lumière se situe même à l’intérieur de cette galerie – naturellement obscure, mais éclairée. Eclairée par la lanterne de l’humanisme, le vrai, celui de Rabelais et de Montaigne. Profitons d’organiser de ces repas aux mille convives, j’ai nommé les absents, morts ou lointains, ces auteurs de livres, de films, d’articles en tous genres, ces personnages qui nous ramènent à notre humanité monotonement tragique et continuellement belle, parce que brève! Rendons-nous plus humains. Forts de la conscience de notre fragilité.

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

4 Commentaires

@Fanfan 18.03.2020 | 14h05

«

Bonjour Jonas Merci pour cet article dont je partage entièrement le fond : un évènement qui bouscule notre fuite en avant dans le faire peut nous amener à passer du dramatique au tragique en questionnant ce qui est plus grand que nous et que nous ne pouvons maîtriser. Certaines lignées de moines tibétains dont la pratique est fortement empreinte de l'impermanence de l'existence retournent leurs bols sur la table après le repas du soir, non pas par peur de la mort mais pour se réjouir de l'utiliser à nouveau si leur karma (fruit de l'interdépendance des causes et des effets de leurs actes et donc plus en rapport avec la responsabilité personnelle que le fatalisme) le veut ainsi. Belle suite. François Kohler Réalisateur

»


@Fontanelle 18.03.2020 | 15h30

«L'idée de mort...vraiment. Cela me laisse songeuse. Nous avons laissé mourir des milliers d'enfants, de femmes et d'hommes dans la Méditerrannée, sans que notre "idée de mort" ne soit particulièrement dérangée. Encore maintenant dans des camps de réfugiés. Personne ne bouge pour eux....Drôle de virus dont nous nous protégeons avec de multiples lavement de mains.....C'est Ponce Pilate qui doit bien rigoler!»


@Robun 18.03.2020 | 15h42

«Permettez-moi d'être aussi précieux que pinailleur: étymologiquement "décimer" ne signifie pas tuer par dizaines, mais tuer un sur dix.»


@Jonas Follonier 08.04.2020 | 13h08

«@Robun Vous avez bien raison d'être pinailleur – et nullement précieux. C'est corrigé!»


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