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ANALYSE / Coronavirus

La pandémie est d’abord une crise politique

N ous ne sommes pas prêts de sortir de la crise épidémique et pourtant les responsables politiques et scientifiques évitent toute discussion sur sa gestion et sur la stratégie occidentale. Il est temps de comprendre qu'il s'agit d'une maladie sociale qui frappe en masse et qui doit être gérée de façon collective, en mobilisant tous les éléments de la société.

La crise épidémique continue et n’est pas prête de s’arrêter en dépit des promesses annoncées par les vaccins. Il y a fort à parier que ceux-ci, à cause des innombrables mutations du virus, ne constitueront qu’une réponse parmi d’autres aux défis posés par le Covid-19.

Cette installation de la pandémie dans le temps long de nos vies est sans cesse invoquée par les responsables politiques et scientifiques pour éviter toute discussion sur sa gestion. Ce n’est jamais le bon moment de se demander si notre stratégie a été, et est encore, la bonne.

C’est une erreur majeure. Nombre de pays, en Asie notamment, n’ont-ils pas réussi à juguler la pandémie sans dommages importants, ni sur le plan sanitaire, ni sur le plan économique, et cela quel que soit leur régime politique? S’ils réussissent là où nous échouons, c’est que nous avons un problème. Un gros problème.

Une maladie sociale

Contrairement à ce qu’on a pu dire, notre difficulté ne vient pas tellement de notre soumission au principe de précaution (la santé physique d’abord, la santé psychique, la santé économique et le retour des libertés ensuite), car l’Asie l’a appliqué avec autant de rigueur que nous. A mes yeux, il vient d’abord du statut et de la place excessive que nous avons accordée à la science et à la parole des scientifiques dans la gestion de la crise. Comprenons-nous bien: il ne s’agit pas de dire que la science ne sert à rien ou que les experts sont vendus aux laboratoires privés, etc. Il est évident que la science nous a aidés et continuera à nous aider. Son rôle est vital.

Le problème est ailleurs. Il vient du fait que nous n’avons pas compris qu’une épidémie est d’abord un phénomène politique. Ce n’est pas une maladie qui frappe des individus au hasard, comme la mucoviscidose ou le cancer, et qui doit être traitée avec les moyens les plus sophistiqués de la science. C’est une maladie sociale qui frappe en masse et qui doit être gérée de façon collective, en mobilisant tous les éléments de la société.

Le traitement de la crise ne repose donc pas seulement sur des épidémiologistes et des universitaires membres d’une task force, aussi géniaux soient-ils. Par un effet humain très compréhensible, ceux-ci, à force d’être sollicités par les médias et les dirigeants politiques, finissent par se croire omniscients et omnipotents. Et par atavisme professionnel, ils ne tardent pas à se convaincre que la science, dont ils sont les représentants, peut tout résoudre. Résultat: on privilégie les mesures d’ordre médical au détriment de l’approche politique, avec l’assentiment tacite des politiciens qui n’osent plus assumer leurs responsabilités par peur des médias et de l’opinion.

La réussite asiatique

Si l’Asie a réussi, c’est parce qu’elle a géré la crise de façon politique avec l’aide des scientifiques et non pas de façon scientifique avec l’aide des politiques comme chez nous. Nous avons par exemple exclu d’emblée l’apport des médecins de ville, des cliniciens et des pharmaciens, confrontés aux malades, pour n’écouter que des virologues et des statisticiens, compétents certes, mais coupés du réalité sociale et humaine de la pandémie.

Cette césure est d’ailleurs la principale cause de la stupide querelle sur la chloroquine. Pourquoi se priver de l’apport des cliniciens et de leur approche empiriste, qui est tout aussi valable sur le plan scientifique que la méthode expérimentale valorisée par les chercheurs académiques? Si un médicament peu coûteux et inoffensif peut aider les malades, même si c’est par effet placebo, pourquoi s’en priver? Les Sénégalais et les Marocains ne l’ont-ils pas fait avec succès? Le but de la médecine n’est-il pas de soulager les malades, plutôt que de soigner l’ego des experts?

Et nous n’avons pas compris que le temps de la science, qui est un temps long, n’est pas le même que celui du politique, qui est l’urgence. D’où la cacophonie des avis contradictoires, normale et nécessaire en science, mais déstabilisante en cas d’urgence politique. On se souvient des déclarations affligeantes des experts sur le port du masque, déclaré inutile avant d’être décrété obligatoire. Nous avons résolu le problème en jugulant les libertés publiques sous prétexte d’urgence sanitaire, en niant les divergences et en faisant la chasse aux prétendus complotistes. Pas sûr que ces méthodes autoritaires ne nous explosent pas à la figure après la crise.

Enfin, trop confiants dans notre toute-puissance scientifique, ou par manque de courage politique, nous avons négligé d’apprendre des autres, des pays qui avaient une longue expérience des épidémies et qui, sans même connaître la nocivité et le comportement du virus, ont d’emblée pris les mesures politiques adéquates pour le maîtriser.

Platon voulait mettre les philosophes au pouvoir. C’était une mauvaise idée qui a rapidement fait long feu. En laissant la science décider à la place de la politique, il n’est pas sûr que nous ayons fait le bon choix.

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